Under The Skin (Jonathan Glazer)

Publié le 31 Janvier 2015

Il y a quelques semaines, Télérama publiait un article intitulé « Quel sera le prochain choc visuel du cinéma ? ». Il y est principalement de technique et de technologies, assez peu de cinéma. Or, les quelques « chocs » que j'ai pu avoir au cinéma ne sont jamais dus à une quelconque prouesse technique, ils résultent du regard d'un cinéaste. Pour le dire simplement, j'ai plus été « choqué » la première fois que j'ai vu un film de Wes Anderson ou quand j'ai vu 2001 l'odyssée de l'Espace sur grand écran que quand j'ai vu Avatar, parce que ce sont des films de cinéastes et pas des prouesses. Et Under The Skin est exactement ça : un film de cinéaste.

Ce n'est pas évident de parler de ce film. Après l'avoir vu, j'étais dans une sorte de stupéfaction mêlée à de l'hébétude qui m'a empêché d'en dire quoi que ce soit.

Je viens de voir que Jonathan Glazer est principalement réalisateur de clips et de publicités, et ça explique beaucoup de qualités et de défauts du films. Je vais essayer de développer.

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Under The Skin est un film de science-fiction, dont le pitch est très simple, presque léger : une extraterrestre (qui s'ignore, apparemment) sous forme humaine (Scarlett Johansson, on fait plus dégueu comme forme humaine) traîne en Écosse pour séduire des homme solitaires et les faire disparaitre. Il y a très peu de dialogues, on ne nous explique rien, j'ai peut-être rien compris au film, mais ce n'est pas grave, ce n'est pas ça qui m'a touché.

Glazer, par son expérience de clips/pubs, est un quelqu'un qui pense l'image, et ça se voit. Les images sont toutes magnifiques, la photographie est à tomber, les cadres sont parfaits... Mais ce qui est extraordinaire c'est qu'il invente des images, des scènes d'une beauté stupéfiantes, très poétiques, jamais vues au cinéma. La disparition d'hommes nus, engloutis dans une sorte de mélasse noire. Des plans des côtes sauvages écossaises. Cette peau qui flotte dans le noir. Les images de l'introduction, presque abstraites, très 2001. Au début aussi, un motard qui roule dans un tunnel. Un visage dans le brouillard. Des images parfois simples, souvent inédites. Toutes ont une puissance, une force cinématographique comme j'en ai rarement vues (je regrette sérieusement de ne pas l'avoir vu au cinéma). Je peine à en décrire la beauté, j'en suis encore traumatisé, soufflé, elles vont continuer de me trotter dans la tête encore très longtemps.

Une simple part de gâteau peut devenir un objet monstrueux et énigmatique. Un visage humain est un mystère qui peut être effrayant, et un visage déformé par une sorte d'éléphantiasis peut être regardé avec tendresse. Le personnage est un extraterrestre, qui regarde le monde, notre monde, pour la première fois. Glazer arrive, par sa seule force de sa mise en scène, à rendre cette surprise, ce léger dégoût, cette façon nouvelle de regarder un type qui traverse un passage piéton.

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Après, je comprends parfaitement que ce film, qui a des défauts qui peuvent être rédhibitoires, ne parle pas à tout le monde. On peut reprocher à Jonathan Glazer de se regarder filmer, d'être parfois complaisamment long et silencieux. On peut lui reprocher d'être peut-être plus à l'aise dans la forme courte, que là son film se traîne un peu sur la fin. On peut dire qu'à l'instar de Paul-Thomas Anderson, il fait un chef d'œuvre, et qu'il le sait. Pourtant là où P. T. Anderson est lourd et vain, Glazer est à mon sens simplement ambitieux.

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J'ai repensé après la vision du film au court-métrage de David Lodge La Comtesse de Castiglione, qui m'avait aussi beaucoup marqué à l'époque, par son ambiance et ses images fascinantes – pour un contenu narratif pas beaucoup plus important que celui d'Under the skin.

Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #chef d'œuvre, #science-fiction

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