Voyage à Tokyo (Ozu, 1953)

Publié le 14 Mars 2016

Shukichi Hirayama et sa femme Tomi, deux retraités, vivent tranquillement à Onomichi avec leur fille cadette Kyoko, institutrice encore célibataire. Ils décident de partir à Tokyo rendre visite à leurs autres enfants, qu'ils n'ont pas vus depuis plusieurs années : Koichi, le fils aîné, est un pédiatre marié à Fumiko avec laquelle il a 2 fils ; Shige, la fille aînée, tient un salon de coiffure ; Noriko, leur belle-fille, mariée à leur fils Shoji mort à la guerre travaille dans une petite entreprise.
Rapidement, les parents sont un poids pour leurs enfants : ces derniers n'ont pas le temps de s'en occuper, parce qu'ils ont des métiers chronophages – et d'autres chats à fouetter. Les deux vieux se retrouvent alors souvent seuls, à regarder par la fenêtre le temps passer en agitant leurs éventails. Les ainés décident d'envoyer leurs parents dans une station balnéaire, histoire de les occuper un moment, mais le séjour n'est pas aussi reposant que prévu. Finalement, la seule qui s'occupe d'eux et qui est heureuse de les voir est leur belle-fille Noriko, restée célibataire après la mort de son mari, qui va libérer du temps pour eux* – alors qu'ils n'ont pas de lien« de sang ».
Mais dans le même temps, les parents sont déçus par le train de vie de leurs enfants. Ils les imaginaient avec une meilleure vie, une plus grande réussite sociale, plus d'ambition ; finalement ils ne sont « que » pédiatre de quartier, coiffeuse... Ils tombent quand même d'accord pour dire que ça pourrait être pire.
Les parents rentrent donc à Onomichi un peu plus tôt que prévu, désœuvrés et légèrement déçus, conscients qu'ils gênent leurs enfants plus qu'autre chose.
Un drame final va confirmer tout le déroulé du film – alors qu'il aurait pu ressouder les liens familiaux distendus.

Ah, la famille... Yasujirō Ozu soulève dans Voyage à Tokyo (1953) plusieurs questions fortes : le regard que l'on porte sur ses enfants, la place qu'on accorde à ses parents, ce qu'on attend de la vie... En toile de fond il met en parallèle deux époques : celle des grands-parents, d'avant-guerre, issue d'un monde qui semble plutôt ancien, voire immuable, et inscrite dans un schéma familial traditionnel ; et celle des enfants, entrés dans la modernité, et dans une modernité aliénante : le travail leur prend beaucoup de temps, sans vraiment les épanouir, ils ont l'air de manquer de place pour autre chose. Ozu reste nuancé : le grand-père n'est pas si déçu par ses enfants, au contraire d'anciens copains qu'il croise un soir de beuverie, par contre Ozu a du mal à sauver les enfants. Le personnage de Noriko, la belle-fille, veuve mais encore jeune, c'est-à-dire célibataire, gentille et serviable, avec un travail pas trop prenant, est sans doute le personnage le plus riche et le plus complexe.
Ozu filme ces différents mondes de façon calme et tranquille, laissant aux scènes le temps de s'installer. Il est manifestement plus proche des grands-parents dans sa façon de prendre le temps. On ne s'ennuie pas pour autant, parce que les relations des personnages sont suffisamment riches, et les plans, presque uniquement des plans fixes, suffisamment beaux pour qu'on ait de quoi se nourrir – big up à Yuharu Atsuta, le directeur de la magnifique photo.

* On sait rapidement que c'est une gentille parce qu'elle sourit tout le temps.

 

Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma

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