The swimmer (Frank Perry, 1968)

Publié le 28 Septembre 2016

Ned Merrill (Burt Lancaster) sort des bois (littérallement, comme Bambi) pour plonger dans la piscine d'amis. Ces derniers sont de vieux richous alcooliques, alors que Ned respire la santé, beau gosse baraqué et grand sourire. En apprenant que des voisins ont construit une piscine, il est pris d'une inspiration subite : il va rentrer chez lui en nageant, passant de villas en villas et de piscine en piscine. Sur son chemin, il va rencontrer les différents propriétaires : bande de jeunes, anciens amis, vieille dame acariâtre, couple de nudistes, fête jet set... Au fur et à mesure de ses pérégrinations se dévoileront plusieurs facettes de sa personnalité.

Et c'est un film formidable. Burt Lancaster, 55 ans, rayonne, il illumine le film. Frank Perry est manifestement fasciné par sa carrure, sous le charme, et c'est vrai qu'il est beau, Burt Lancaster, avec ses jolies dents et ses yeux bleu intense. La galerie de personnages que l'on croise dans le film est elle aussi très réussie, bigarrée et baroque ; parfois en quelques lignes de dialogues un caractère fort est cerné : c'est très bien écrit, il ya une vraie finesse pour dessiner le concour de personnages. C'est plutôt bien réalisé, malgré quelques bizarreries de montage, et quelques scènes un peu oniriques assez kitchs.
C'est un des films qui annonce le nouvel Hollywood, à l'instar de Bonnie and Clyde d'Arthur Penn (1967) ; on y sent la volonté d'aborder des sujets importants voire graves, qui peuvent parfois donner un ton assez sombre au film. On y lit aussi la fin d'un monde : la description de la bourgeoisie américaine issue des années 1950 y est plutôt féroce, dépeignant des gens cyniques, un peu méprisants et arrogants, souvent obsédés par l'argent. On sent qu'un nouveau monde est en train d'arriver mais qui peine encore à advenir.

### attention, à partir de maintenant je vais spoiler comme un ouf ###
Le début du film est très solaire, à l'image de Burt Lancaster. Petit à petit cette image se ternit, le ton du film se durcit, jusqu'à devenir un drame, au fur et à mesure que le personnage principal dévoile ses faces sombres. Ce n'est pas vraiment un bon ami : tous les copains qu'il croise lui disent qu'ils ne l'ont pas vu depuis une éternité, il demande des nouvelles d'un ami dont on comprend qu'il est mort depuis plusieurs annes... Il est endetté : ce qui n'est au début du film que des sous-entendus devient à la fin du film des accusations graves voire violentes. Il est légèrement raciste, le dialogue avec un chauffeur Noir d'un de ses amis est à ce titre tristement drôle, à base d'avoir le rythme dans le sang. C'est subtil, mais c'est dit.
Ned est aussi un mec pas très clair avec les femmes. Bon, elles sont toutes amoureuses de lui, parce que c'est quand même Burt Lancaster. Mais quand même. Il croise la fille d'amis à lui, qui a bien grandi et qui du haut de ses 20 ans est devenu une Femme. Ils nagent et courent ensemble, mais Ned a quand même tendance à lui caresser les cheveux/lui tenir la tête avec insistance – jusqu'à la faire s'enfuir en courant. Une des dernières personnes qu'il croise est Shirley, une ancienne maîtresse, qui lui reproche son hypocrisie vis-à-vis de femme et de l'avoir abandonnée. Ici encore, il est insistant malgré les refus de Shirley. Bref, Ned a du mal à comprendre le sens de « non. »
La déchéance du personnage dans notre estime est double d'une déchéance physique. L'Apollon se casse : il se blesse, il boite, il a froid, il est sale...

Ce qui est intéressant, et à mon avis délibéré, c'est que tout est filmé du point de vue de Ned. Il est par moments (par moments seulement, il a aussi de vrais bons côtés) un sale type, mais il est persuadé d'être un homme super, formidable, un type en or. Et il n'a sincèrement pas l'air de comprendre pourquoi la jeune femme s'enfuit en courant pour l'éconduire, de la même façon que ça ne lui vient même pas à l'esprit que sa blague sur le sens du rythme puisse être raciste. C'est quelqu'un qui se ment à lui-même, qui se fuit sans cesse, proche d'une forme de folie, et la fin du film est à cet égard claire (bien que légèrement mystérieuse) (d'ailleurs tout le film est teinté de mystère stimulant, qui laisse ouvert un certain nombre d'interpréations).
C'est en ça que je trouve le film passionnant : il aborde des sujets difficiles en nous demandant subtilement de prendre parti. Nous aussi sommes sous le charme du personnage au début, mais cette image se ternit. Mais attention, les autres personnages ne deviennent pas plus sympathiques pour autant. Et bien que le film devienne de plus en plus dramatique, il continue d'insérer de temps en temps des moments de légèreté et d'insouciance, pour ne pas être trop plombant (bon, la fin l'est).
Cette « neutralité » de la caméra dit beaucoup de choses sur l'hypocrisie d'une certaine société américaine, sur les mensonges qu'on peut raconter et se raconter.

Bref, voyez The Swimmer, de Frank Perry avec Burt Lancaster, c'est vachement bien.

* * *

Parmi les nombreuses choses qui m'ont donné envie de voir de très beau film, il y a cette conférence de Jean-Baptiste Thoret, où il dit plein de choses très très intelligentes et très belles. Heureusement que vous avez mon lu mon maigre commentaire avant de regarder cette vidéo, parce que j'aurais vraiment eu l'air d'un imbécile.

Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #chef d'œuvre

Commenter cet article