La Zone du Dehors (Alain Damasio, 1999)

Publié le 21 Décembre 2017

Cerclon est une colonie humaine installée sur un satellite de Saturne, afin de fuir les guerres qui ravagent la Terre. Une grande cité sous cloche, entouré par la Zone du dehors, hostile et invivable, explorée de temps en temps par des individus un peu fous, rebelles et hors-la-loi. Cerclon est une démocratie totalitaire. Tout le temps, tout le monde surveille tout le monde, tout le monde note et évalue tout le monde. Tous les deux ans, lors du Clastre, les notes sont rendues publiques et les Cercloniens classés et renommés : en commencer par les 2-lettrés, les plus hauts placés dans la hiérarchie après les membres du gouvernement 1-lettrés, pour finir avec les 5-lettrés, les plus nombreux, les « derniers de cordée ».
Dans ce monde sévit la Volte, un groupe rebelle Volutionnaire qui vise à renverser le système, mené par Brihx, Obffs, Slift, Captp et Kamio (BOSCK, le Bosquet). Captp est le personnage principal du roman. Professeur de philosophie, surnommé Capt, c'est le leader de la Volte.
Le roman débute par une sortie de Captp dans le dehors avec Bdcht (alis Boule de Chat), qui deviendra rapidement son amante, et qu'il entraine dans diverses actions de la Volte, qui prennent de plus en plus d'ampleur.

(J'espère que ce n'est pas trop indigeste tout ça ; et encore, je n'ai fait que poser le cadre, sans rentrer dans le détail des nombreuses péripéties de ce long roman – plus de 600 pages).

La Zone du Dehors est donc le récit d'une révolte – pardon, d'une volte. Alain Damasio distille au fil du roman les éléments de cette société totalitaire, terrifiante en soi et parce qu'elle n'est pas si éloignée de la notre. Le bouchon est juste poussé plus loin, mais la plupart de ce qui est décrit peut être considéré être déjà en germe dans nos sociétés modernes occidentales (il parait même qu'un épisode de Black Mirror évoque une société où tout le monde note tout le monde). C'est donc un roman profondément politique, émaillé des discours et réflexions de Capt, qui s'étalent parfois sur plusieurs pages.
Cette Volte est par moments super enthousiasmante, portée par un collectif beau et puissant, à d'autres moments un peu déprimante, lors des échecs, des renoncements, des impasses. Mais c'est sans doute le lot de toutes les révoltes de comporter ce genre de moments.

Mais ce qui me pose le plus question est la personnification à outrance de cette Volte, qui repose quasiment uniquement sur les épaules de Captp. Figure christique un peu convenue (il porte la bonne parole, revient du Royaume des morts, guide le peuple), c'est certes un moteur narratif efficace mais qui me gène politiquement – je ne crois ni au Christ ni à l'Homme providentiel qui sauvera l'Humanité qui ignore qu'elle a besoin d'être sauvée.
Autant le dire, j'ai trouvé qu'il y avait parfois des longueurs dans ce roman, notamment dans les discours et réflexions politiques, qui sont souvent intéressantes mais dans lesquelles Damasio se complait un peu (il s'écoute un peu parler) – et puis bon, une démarche anarchiste menée par un seul homme, en concertation avec quatre autres mecs (le Bosquet), avec mépris de ceux qui ne sont pas assez radicaux, « la Molte », on a vu mieux. Il y a de beaux moments, des actions fortes, des images qui me restent en tête, mais c'est un roman bien moins bon que son suivant, La Horde du contrevent, qui a un souffle que je n'ai pas retrouvé dans celui-ci. On retrouve le principe du roman à plusieurs voix, mais dans un état très embryonnaire par rapport à La Horde.
Et puis bon, c'est un roman sexiste : il ne passe évidemment pas le test de Bechdel dans la mesure où il n'y a quasiment qu'un seul personnage féminin (Bdcht) (syndrome de la Schtroumpfette bonjour). Ajoutez à cela que globalement les hommes pensent et agissent alors que les femmes ressentent, une touche de virilisme, une réduction fréquente de Bdcht à son corps, et enfin un appel au viol (agression gratuite d'une femme jusqu'à « j’ai envie de la violer »), on arrive à un beau cocktail bien dégueulasse. Ajoutez, vers la fin, un rappel constant que la maffia est israélienne (alors qu'aucune autre nation n'est mentionnée ou presque), on arrive à un truc pas très beau finalement, qui me fait regarder le travail de Damasio d'un autre œil... Dommage, j'avais pourtant tant aimé La Horde...

Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #littérature, #science-fiction

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