Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (Harper Lee, 1960)

Publié le 27 Mai 2020

Nous sommes autour de 1935 en Alabama, dans une petite bourgade rurale. La narratrice est Scout, une jeune fille d'environ 6 ans au début. Le roman se concentre d'abord sur sa vie d'enfant : son grand frère Jem, environ 10 ans, son père Atticus, un avocat discret, cultivé, veuf et respecté ; les autres enfants, les histoires de voisinage. Scout et Jem, élevés par leur père, et plutôt en avance pour leur âge, sont notamment fascinés/effrayés par leur voisin Arthur « Boo » Radley, qui vit reclus chez lui depuis des années. Les débuts de Scout à l'école sont assez drôles, avec une nouvelle maîtresse qui ne connaît pas les us et coutumes du coin, et qui finit par se faire consoler par les enfants.
Une histoire est au début en toile de fond, et finit par prendre de plus en plus de place dans le roman : Atticus est chargé de défendre Tom Robinson, un Noir accusé d'avoir violé une fille blanche.

C'est vraiment un roman génial. Il est construit d'une façon très intelligente et élégante, les différents récits et anecdotes s'entremêlant d'une façon très organique. Le récit est porté par la voix d'une petite fille attachante et drôle, qui sait se faire oublier quand le récit le demande.
Le roman commence comme un récit d'enfance drôle et un peu foutraque, une sorte de comédie de mœurs avec des personnages hauts en couleur. Petit à petit, l'histoire du procès prend de l'ampleur, et Harper Lee réussit à créer une véritable attente. Quand le procès arrive enfin, on est suspendu au livre, on attend avec inquiétude le verdict. De façon malheureusement prévisible, Tom Robinson est condamné, malgré le fait qu'Atticus a démontré son innocence1. Sous ses airs de chronique enfantine, Ne tirez pas… est une charge assez féroce contre le racisme et la ségrégation encore en cours au moment de la sortie du roman – et toujours aujourd'hui évidemment, ce qui continue à donner au roman une actualité remarquable. Elle ose même poser la question qui fâche, pleine de la fausse naïveté de sa narratrice : comment la maîtresse peut-elle dire qu'Hitler est méchant à vouloir du mal aux Juifs, quand dans le même temps elle dit pis que pendre des Noirs ? Il y est également question de code switching, avant que le terme soit inventé.
C'est bien écrit, bien traduit par Isabelle Stoïanov, qui a fait un gros travail sur le rendu des accents et des parlers (même si sa façon de faire parler des Noirs, on se croirait dans Astérix), c'est drôle, touchant, prenant, c'est très politique, c'est un petit bijou. Et c'est d'autant plus étonnant que c'est un premier roman, et qu'Harper Lee n'a plus rien écrit après…

* * *

1. Le roman s'inspire de plusieurs faits divers : les Scottsboro Boys, l'histoire d'Emmett Till déjà citée dans Le Temps où nous chantions.

Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #littérature, #littérature américaine, #États-Unis, #chef d'œuvre

Commenter cet article