Publié le 12 Janvier 2018
Une femme a passé 15 ans de sa vie à tout sacrifier après la mort de son mari afin d'acheter une concession dans la plaine de l'Indochine, pour ses deux enfants Joseph et Suzanne. La concession s'est avéré être complètement pourrie : chaque été, la mer recouvre les terres, la moindre tentative de culture est brûlée par les sels marins. Oh, la mère a bien tenté de faire des barrages de fortune, mais ils se sont révélés totalement inutiles.
Joseph et Suzanne sont grands maintenant, ils ont respectivement 21 et 17 ans. Ils rêvent de quitter leur mère devenue folle de tristesse et d'impuissance, sa concession et son bungalow jamais terminé, pour avoir une autre vie, ailleurs, à la ville. Joseph rêve d'une femme avec laquelle il pourrait partir ; Suzanne d'un homme qu'elle épouserait et qui l'emmènerait. Ils rencontrent par hasard M. Jo, un riche hériter pas très malin ni très beau, qui s'entiche de Suzanne.
Et ce livre est magnifique. C'est le premier Duras que je lis, et je ne suis pas déçu, c'est une très belle découverte. Il se dégage de ce livre une impression de résignation, de désolation, mais aussi, dans la seconde partie, de beauté et de force.
Il y aurait plein de choses à dire sur ce livre, mais malheureusement je manque de temps. Je vais quand même essayer de noter ce qui m'est apparu à la lecture.
C'est un roman qui est éminemment moderne, dans le sens où le narrateur n'en sait pas plus que ses personnages (on retrouve ça chez Camus aussi) (en opposition au roman balzacien par exemple, ou le narrateur, c'est Dieu, qui voit tout et sait tout). Duras ne s'embarrasse pas de longues descriptions d'états psychologiques, les personnages vivent, agissent, se déploient petit à petit sous nos yeux, et prennent une épaisseur et une profondeur touchantes.
Un des sujets du livre est le parcours de Suzanne. Au début, il est surtout question de la marier. Elle rencontre rapidement M. Jo qui lui tourne autour, mais sa laideur et sa bêtise font qu'elle n'a aucune envie d'être avec lui. Ni sa mère ni Joseph ne sont franchement pour ce mariage non plus, mais comme il ne demande jamais la main de Suzanne (son père refuserait de le laisser se marier avec une pauvre), ils ne le chassent pas vraiment. Et comme il est riche, personne n'ose l'envoyer paître franchement. M. Jo vient voir Suzanne tous les jours, en étant parfois proche du harcèlement – il la force à se montrer nue devant lui après la douche, ce à quoi elle répond d'un sublime « Je vous emmerde avec mon corps nu » (p. 74).
Suzanne est objet du désir de M. Jo et du bon vouloir et de la violence de sa mère. Elle est en colère, mais passive. Ce n'est pas à elle de décider de ce genre de choses. Il faut attendre qu'elle aille à la ville pour devenir sujet de son existence. Elle y rencontre Carmen, fille d'une prostituée, aux mœurs libres, qui sans devenir sa mentore, lui montrera l'exemple : célibataire, sexuellement libérée, épanouie, c'est un personnage positif. À l'inverse, la mère est dans un refus de son propre corps, elle a même décidé de ne plus faire l'amour après le décès de son mari, pour se consacrer uniquement à ses enfants (oui, la mère est un ogre terrifiant).
Autant l'émancipation de Joseph est prévisible, parce que tout son caractère y prépare, autant celle de Suzanne est moins attendue, et d'autant plus rafraichissante. Cela ne se fait pas dans la violence, mais dans une détermination nouvellement trouvée et assumée.
Un autre sujet du livre est la question des rapports de classe. La mère, Suzanne et Joseph sont pauvres, ils sont en bas de l'échelle – enfin moins que les « indigènes » qui sont quasiment inexistants – et sont en lutte contre l'administration qui leur refuse leur droit à un terrain décent, et contre les riches, en premier lieu M. Jo. C'est assez explicite dans la bouche de Joseph (et ça rejoint la nécessité de contrôler Suzanne) : « C'est pas qu'on l'empêche de coucher avec qui elle veut, mais vous, si vous voulez coucher avec elle, fait que vous l'épousiez. C'est notre façon à nous de vous dire merde. » (p. 96)
Leur arrivée à la ville marque également ce hiatus : ils sont logés dans la basse ville, celle des marins, des prostituées et des pauvres. Suzanne se risque une fois dans la haute ville, et tout lui rappelle qu'elle n'appartient pas au même monde, elle a honte, et ressent cette expérience comme une violence (cf les travaux des Pinçon-Charlot).
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