[attention, spoilers inside]
Je me souviens de cette soirée, en 2001, où j'ai découvert le cinéma de David Lynch. J'étais allé au Lux, à Caen, en compagnie d'A., pour une « nuit » consacrée au cinéaste. Nous n'avions pas tenu toute la nuit, mais quand même : Mulholland Drive, qui venait de sortir et qu'A. voyait pour la deuxième fois, Blue Velvet et Lost Highway, soit tout de même environ 6h30 de Lynch. Vous conviendrez que c'est pas mal pour une première fois.
J'étais sorti de Mulholland, disons, soufflé mais un peu perdu — nous avions échangé de longues théories avec A. en grignotant un sandwich —, j'avais adoré Blue Velvet. Je pense que je peux avouer aujourd'hui que j'étais un peu passé à côté de Lost Highway, parce que c'était trop pour moi : j'avais, à grand-peine, et sans complètement y parvenir, lutté une partie du film contre un endormissement insidieux.
Que reste-t-il de tout ça presque quinze ans plus tard ?
J'ai revu Mulholland... il y a 3 jours, et Lost... hier soir. Je dois avouer que la magie n'était plus là, loin s'en faut.
Ces deux films ont de nombreux points communs : mêmes acteurs qui jouent des personnages différents/différents acteurs qui jouent les mêmes personnages, une blonde/une brune, une tendance au voyeurisme, au début tout est à peu près normal et puis après ça dérape et ça finit on comprend rien. Le souci, c'est que j'ai l'impression qu'une fois qu'on a compris le « truc », qu'on a compris la mécanique, le procédé d'écriture autour duquel tourne David Lynch, il ne reste plus grand-chose.
Il y a quelques années, j'avais entendu qu'un des premiers signes de la schizophrénie peut être le fait de se voir soi-même de l'extérieur, par exemple en train de dormir (bon, c'est plus compliqué que ça). J'avais tilté en me souvenant de Lost Highway : bon sang, mais c'est bien sûr ! Les scènes du début, où ce type reçoit des cassettes de lui-même en train de dormir, c'est ça ! Une exploration de la schizophrénie ! J'ai eu l'impression d'avoir saisi un fil de ce film qui m'avait échappé à l'époque.
Et effectivement, c'est ça. Fred/Pete est une seule et même personne, qui a au moins deux personnalités, dont il change à plusieurs moments du film. Il a aussi sans doute d'autres personnes dans sa tête, dont ce type à la tête ronde bizarre.
Bon. Très bien. Mais ça c'est juste un « truc », une fois qu'on a compris, qu'on a résolu l'énigme*, qu'est-ce qui reste ? Et bien c'est là que le bât blesse : pas grand-chose. En dehors de ces procédés de construction, le scénario, l'histoire en elle-même n'est pas franchement passionnante. Et vazy qu'il est amoureux d'une fille, mais que y'a un méchant qui veut les séparer, mais y'a aussi un autre méchant qu'on va rouler pour s'enfuir avec la fille... Les filles sont jolies et troubles, les garçons un peu cons, les gangsters sont méchants, on n'est pas très loin d'être dans le cliché. Certes, on me rétorquera que l'intérêt de ce film réside justement dans sa construction, mais en quoi ça empêche d'avoir une histoire intéressante ? Et surtout, est-ce que ça a besoin d'être aussi lent, les personnages ont-ils besoin d'être aussi creux ? Cette impression de lenteur est renforcée par le recours massif à des fondus au noir assez balourds, comme si Lynch n'arrivait pas vraiment à finir sa scène, alors hop, on fait un fondu, ça devrait passer. Non, je suis désolé, mais sauf dans quelques cas particuliers, un fondu au noir n'est pas une bonne transition.
Honnêtement, les premières 50 minutes (!) sont d'un ennui terrible, il ne doit pas y avoir plus de 10 lignes de dialogue, les acteurs sont inexpressifs, les personnages sont par conséquent complètement inexistants, ils ne réagissent à rien de ce qui leur arrive — alors que bon, si je recevais une cassette vidéo de moi en train de dormir dans ma chambre, je crois que j'aurais une réaction, peut-être légèrement outrée d'ailleurs, mais en tous cas pas ce silence inexpressif que Lynch installe. Quoi qu'il en soit, quand au bout de 50 minutes, les personnages d'un film n'existent toujours pas, c'est mauvais signe...
Mulholland Drive a en partie les mêmes défauts, mais moins affirmés. On peut reconnaître à Lynch d'avoir un peu plus creusé son scénario : les personnages sont attachants et clairement beaucoup plus travaillés, il y a de nombreuses intrigues, plusieurs sont intéressantes. Mais ici aussi, quand on comprend le truc des personnages différents joués par les mêmes acteurs dans la dernière partie du film, on se retrouve avec une fin qui n'est plus du tout fascinante, mais légèrement dénuée d'intérêt. Et encore une fois, ici, c'est l'ennui qui m'a surpris, au détour de scènes qui s'enlisent un peu, parce qu'on voit finalement assez rapidement où ça va.
Je noterai quand même une série de pistes intéressantes que Lynch abandonne au cours de route, me laissant légèrement frustré.
Je reste avec une question qu'il ne faut normalement pas poser, mais qui là s'impose à moi : qu'est-ce que Lynch veut raconter avec ses films ? Autant dans Mulholland... il y a une satire d'Hollywood, mais d'autres l'ont fait avant lui, et avec plus de brio (c'est d'ailleurs une des pistes qu'il abandonne rapidement), autant dans Lost Highway je ne vois pas. Et c'est aussi ce qui me gêne, je pense, en revoyant ces deux films : j'ai l'impression que c'est creux, que tous ses jeux de constructions savants sont gratuits, ne servent pas un propos, une idée, quelque chose à raconter. J'ai eu l'impression de voir se dérouler devant moi des jeux formels, assez bien fichus certes, mais sans fond. De jolies coquilles, mais vides. Et du coup il me manque quelque chose pour vraiment pouvoir être dans le film.
***
Tout ça me ramène à cette horrible expérience qu'était Inland Empire, vu à sa sortie en 2006. Après une première heure qui est assez normale, les deux heures suivantes ne sont qu'un long cauchemar sans fin, affreusement long, et surtout terriblement vain. Une suite de scènes horribles, insupportables, qui ne servent aucun récit, qui ne racontent rien à part elles-mêmes, donc complètement inutiles, et qui ne sont vraiment pas ce que j'ai envie de voir au cinéma. J'ai hésité pendant deux heures à sortir de la salle (ce qui ne m'arrive jamais), je suis resté dans l'espoir déçu que ça s'arrange, qu'il y ait un retournement spectaculaire, une solution, enfin n'importe quoi qui justifie que je reste. En vain.
Je repense aussi à Elephant man, qui est un film que j'avais plutôt détesté, qui m'a vraiment dérangé, mais pas tant par le sujet du film que par le regard putassier, voyeuriste, écoeurant de David Lynch. L'absence de pudeur, et peut-être même de respect, pour ce qu'il filme.
Donc voilà. Je crois qu'aujourd'hui, à la réflexion, je trouve David Lynch vulgaire, voyeuriste et creux. Et croyez bien que ça me rend triste, surtout quand je repense au gamin fasciné que j'étais il y a une quinzaine d'années.
Mais la question qui me taraude le plus est celle-ci : arriverais-je encore à apprécier Blue Velvet que j'avais tant aimé à l'époque ?...
***
* Une partie du moins, mais j'ai l'impression qu'en fait, et contrairement aux apparences, ce sont des films relativement faciles à comprendre dans la construction. Il y a bien sûr des éléments de fantastique qui ne s'« expliquent » pas réellement, et qu'il ne faut à mon avis pas chercher à epliquer, ce sont des éléments expressifs, des matérialisations d'une idée.
Mais peut-être n'ai-je rien compris du tout...