Publié le 30 Octobre 2015

Vous vous en souvenez peut-être, j'avais lu et adoré il y a un an L'Île du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès. Je crois que ce type est en train de devenir un de mes écrivains préférés.
Là où les tigres sont chez eux est sorti en 2008, déjà chez Zulma. C'est un gros livre (750 pages, presque un kilo, tout de même), dans lequel on retrouve ces récits croisés, enchâssés, qui se répondent, qui m'avaient tant fasciné dans L'ïle du Point Némo.

S'il le fallait, je présenterai les récits de la sorte :
a. Éléazard von Wogau, journaliste français vivant au Brésil, spécialiste ambigu du scientifique, orientaliste, inventeur, jésuite Athanase Kircher. Il rencontre, dans l'hotel d'un ami, Loredana, belle, mystérieuse et attirante italienne.
b. La biographie de Kircher, qu'étudie Eléazard, par un de ses disciples. Il y est décrit comme le plus grand esprit de son temps, brillant, polyglotte, doté d'une mémoire prodigieuse, sollicité par tous les puissants que compte le monde occidental – rois, reines, papes... On y trouve quelques étrangetés, comme ce séjour chez ce châtelain paillard et grotesque, les ouvrages, inventions, pensées du Maître (ainsi que ses erreurs).
c. Élaine, ex-femme d'Éléazard, est une archéologue entreprenant une expédition dans la jungle amazonienne, dans le but de trouver des fossiles qui permettraient d'affiner la datation de l'apparition de la vie. Elle est accompagnée d'un jeune étudiant, Mauro, et de collègues universitaires. Ils sont guidés par le détestable Hermann, vieil allemand venu s'installer au Brésil. C'est le récit qui est le plus proche du roman d'aventure, terrible, passionnant, exotique, dramatique, plein de surprises et de rebondissements.
d. Moéma, la fille d'Eléazard et d'Élaine, est une jeune adulte un peu paumée, pas mal portée sur la drogue, que la rencontre d'un professeur, de pêcheurs et d'un faux indien va (peut-être) aider à se trouver. Résumé comme ça c'est nul, effectivement, mais entre des récits de beuveries, des récits de pèche, d'amour, des notations mythologiques, il y a une profusion de niveaux de lectures dure à résumer – sans spoiler évidemment.
e. Neslon est un jeune homme vivant dans une des nombreuses favelas brésiliennes. Handicapé, il n'a pas l'usage de ses jambes, et est contraint à la mendicité. Vivant dans une pauvreté terrible, il est aidé par l'« oncle Zé », chauffeur routier sympathique et plein de sagesse.

f. Le général Moreira est le gouverneur local. C'est un salaud arriviste, qui s'est marié à une duchesse pour profiter de sa richesse.

Bien sûr, tous ces récits se croisent et s'entremellent.

Multipliant les styles, les époques, avec déjà un goût certain pour le pastiche, on croise dans ce livre de nombreuses formes : roman, biographie du XVIIe, extraits de journaux intimes, chansons, mythes... Ce n'est pas la profusion de L'Île du point Némo, mais c'est dans cet ordre d'idées. Je ne résiste d'ailleurs pas au plaisir de citer une très belle liste de Petits métiers chinois :

Chargé des Confins
Chargé des insignes formés de plumes
Inspecteur des goûteurs de médicaments
Commissaire chargé d’exiger la soumission des rebelles
Chef du Bureau chargé de recevoir les rebelles soumis
Grand Maître des remontrances
Officier des traces
Chargé de l’Entrée et du Dedans
Grand secrétaire arrière du Grand Secrétariat Arrière
Chargé d’embellir les traductions
Officier chargé de montrer de d’observer
Observateur des courants d’air
Sous-directeur des multitudes
Préposé aux grenouilles
Condamné du midi
Chargé de coller son œil aux trous de serrures des armoires
Chargé de préserver et d’éclaircir
Chargé de reprendre les oublis de l’empereur
Conducteur d’aveugles
Préposé aux ailes
Ministre de l’hiver
Serreur de mains
Préposé aux bottines de cuir
Régulateur des tons femelles
Participants aux délibérations sur les avantages et les désavantage
Fulminateur
Chargé d’activer les dépêches retardées
Musicien de service profane pendant un tour de service bref
Grand superviseur des poissons
Pêcheur de bogues
Ami

Liste manifestement fictive, mais sans doute à rapprocher de la liste de Borges :

Dans une certaine encyclopédie chinoise intitulée « Marché céleste des connaissances bénévoles », il est écrit que les animaux se divisent en : (a) appartenant à l’Empereur, (b) embaumés, (c) apprivoisés, (d) cochons de lait, (e) sirènes, (f) fabuleux, (g) chiens en liberté, (h) inclus dans la présente classification, (i) qui s’agitent comme des fous, (j) innombrables, (k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, (l) et caetera, (m) qui viennent de casser la cruche, (n) qui de loin semblent des mouches

Tragique, beau comme tout, magnifiquement bien écrit, maîtrisé de bout en bout, c'est un roman-somme, immense et marquant. Et à l'instar de L'ïle du Point Némo, et malgré sa longueur, c'est un livre qu'on aimerait voir continuer encore et encore, tant on y est bien.

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Publié le 27 Octobre 2015

Boulevard de la mort, sorti en 2007, fait partie du diptyque de « Grindhouse movies », avec le Planète Terreur de Robert Rodriguez. Ce sont des films parodiant/pastichant/rendant hommage (on ne sait plus trop) aux « films d'exploitation », en l'occurrence, ici, les films avec de grosses voitures qui vont vite et qui font des accidents.

C'est un film en deux parties : une bande de fille qui se fait défoncer par un psychopathe (Kurt Rusell) qui tue des bandes de filles en voiture ; puis une autre bande de filles qui défonce le psychopathe parce qu'elles sont plus fortes que lui.

Comme Kill Bill, comme Inglourious Basterds, comme Django Unchained, Boulevard de la mort est donc un « revenge movie » : il y a un (des) méchant(s) qu'on aime pas, et on est super contents quand les gentils pètent la gueule au(x) méchant(s) à la fin. La trame du film est donc très mince, admettons-le, mais ce n'est pas la première fois. Comme souvent, Tarantino se fait plaisir avec les dialogues, avec évidemment de longues séquences de négociations, à l'instar de Jackie Brown. Certains de ces dialogues sont même brillants et drôles, mais parfois ça marche moins bien, notamment, à mon avis, dans la première partie, où les dialogues sont un peu superficiels, fabriqués, voire légèrement faux, et où les personnages échouent à être attachant(e)s – mais vu comment elles vont finir, c'est peut-être fait exprès. On retrouve pas mal de procédés de mise en scène que je relevais dans Jackie Brown. Je ne sais pas si je suis vraiment convaincu par l'artifice de la « vieille bobine » sur la première partie (poussières, défauts, montage hasardeux entre deux bobines) qui n'apporte rien au film, mais qui est cohérent avec le projet de base : faire des films comme dans les années 70. Même si en l'occurrence ça sent vraiment le fake. Au début de la seconde partie, il y a un brusque passage en noir et blanc qui est assez étonnant, surtout parce qu'il est clairement inutile : il ne souligne aucun moment fort narrativement. On sent Tarantino qui se dit « ah ouais là je vais passer en noir et blanc, ça va être trop coule ! » Le problème c'est surtout que quand la couleur revient, elle est tellement belle qu'elle met en valeur le fait que le noir & blanc de Boulevard de la mort n'est pas inoubliable (mais peut-être est-ce volontaire ? peut-être le noir et blanc n'est-il là que pour souligner que quand on repasse à la couleur, putain, c'est sur un super plan de la mort ?) Je soulignerai pour finir la performance de Zoë Bell, qui joue plus ou moins son propre rôle, cascadeuse dans la vraie vie (notamment doublure d'Uma Thurman sur Kill Bill) et qui envoie du bois.

Je pense que je vais m'arrêter là dans ma rétrospective Quentin Tarantino (parce que j'en ai pas parlé ici mais j'ai aussi revu Inglourious Basterds), parce que, même si j'adore son cinéma, on finit par trop en voir les ficelles et les tics.

Edit de 2019 : à l'époque de mon visionnage je n'avais pas perçu à quel point il est problématique que le film s'inscrive dans le genre du rape & revenge. J'en parle un peu plus dans ma critique de Kill Bill.

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Publié le 15 Octobre 2015

Max Fisher (le tout jeunot* Jason Swartzman) est étudiant à Rushmore, une école privée prestigieuse, dans laquelle il est rentré en tant que boursier. Rushmore, c'est toute sa vie. Il dirige une bonne dizaine de clubs et d'associations diverses (rédacteur en chef de la Yankee Review, président du club de français, de philatélie, de calligraphie, d'astronomie, d'escrime, de ball-trap, d'apiculture et j'en passe). C’est également un auteur de pièces de théâtre qui soulèvent des tonnerres d’applaudissements, et quelqu’un d’influent dans l’école, qui dirige des comités, signe des pétitions, et sait imposer ses idées à la direction.
La seule ombre dans ce tableau, c’est que c’est un élève moyen, voire légèrement médiocre.
Il devient petit à petit ami avec Hermann Blume (inévitable et impeccable Bill Murray), et proche de Rosemary Cross (Olivia Williams), jeune enseignante britannique récemment veuve. Mais tout ne se déroulera évidemment pas comme prévu, il y aura des cœurs brisés, des gnons dans la tronche, des expulsions, des réconciliations, des rencontres, des coupes de cheveu, des tentatives d'assassinat et d'autres pièces de théâtre.

Sorti en 1998, Rushmore est le deuxième film de Wes Anderson, après Bottle Rocket (que je n'ai toujours pas vu) et avant La famille Tenenbaum (qu'il faudrait que je revoie, tiens). On y trouve les prémices de ses films à venir, son style si reconnaissable est déjà là, mais dans une forme un peu embryonnaire. Ça n'empêche évidemment pas que ce soit un film totalement réussi et abouti, mais avec un cinéaste aussi unique que Wes Anderson, il est difficile de voir ses premiers films sans penser à ce qu'il fera par la suite.
C'est un film moins « fabriqué » que ses plus récents (je n'entends pas ce mot de façon péjorative). Son travail de l'image, à mon avis depuis La Vie Aquatique, donne un côté « faux » à ses films : ses jeux sur les cadres, sur les décors très théâtraux, sur les couleurs... La caméra est très présente à l'image : c'est du cinéma et ça ne s'en cache pas.
Ce qui n'empêche évidemment pas de voir surgir une émotion qui n'en est que plus forte, à mon sens. Contrairement à ce que disait Debord, dans les films de Wes Anderson, quand le vrai surgit du faux, il a une force étonnante et rare. Mais c'est possible parce que porté par des personnages qui, certes, peuvent avoir l'apparence d'archétypes purs, fixés dans un caractère définissable en quelques mots, mais qui réussissent à être superbement riches et complexes. Rushmore n'échappe pas à cette règle du cinéma de Wes Anderson, parce qu'il n'y a pas à dire, Wes Anderson (avec Owen Wilson sur ce film) est un scénariste brillant.
Le travail de l'image est ici moins poussé, moins fort. C'est très beau, mais c'est beaucoup moins stylisé (moins « faux », pour reprendre ce que je disais plus haut) que par la suite. Ça ressemble à un film normal, si je puis dire, encore que certains plans annoncent le développement de son travail à venir.
C'est donc un film à voir pour deux raisons : parce qu'il pose les jalons d'un travail à venir, qui est parmi les plus intéressants de ces dernières années, et aussi, simplement, parce que c'est un superbe film.

* * *

* Il a 17 ans au moment du tournage alors son personnage en a 15, mais il est tellement poupon que ça passe comme une lettre à la poste.

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Publié le 12 Octobre 2015

Ce film est un faux documentaire sur Leonard Zelig (Woody Allen, who else ?), l'« homme caméléon » qui est découvert au milieu des années 30 aux États-Unis. Cet homme, monstrueusement connu à l'époque, a un tel désir de se mêler aux autres, de ne pas se faire remarquer, de se faire aimer, qu'il change physiquement d'apparence et de personnalité en fonction des personnes qu'il côtoie. À côté de rabbins la barbe lui pousse et il devise en yiddish, en présence de Chinois ses yeux se brident et il parle couramment chinois, dans un groupe de jazz sa peau fonce et il brille à la trompette, entouré d'obèses il prend une cinquantaine de kilos...
C'est un mystère pour son époque, et de multiples médecins et psychiatres se penchent sur son cas, sans succès. Jusqu'à ce que le Dr Eudora Fletcher (coucou Mia Farrow), une jeune psy, s'intéresse à son cas étonnant, et devine une origine d'ordre psychanalytique. Elle arrive à s'occuper exclusivement de Zelig ; évidemment ils tombent amoureux, parce qu'on est en 1983 et que Woody Allen met en scène les femmes de sa vie dans ses films.

Zelig est un film typique de Woody Allen : plein de qualités avec quelques défauts, attachant, loufoque, qui parle pendant une bonne demi-heure de psychanalyse... Les défauts d'abord : c'est parfois un peu longuet, notamment à cause de ce ton documentaire. C'est une idée assez marrante, mais à mon avis elle s'essouffle assez vite, en grande partie parce que la grosse voix off, au ton assez ronflant — ça fait partie de l'esprit parodique, évidemment — devient rapidement pénible. Et ça rejoint mon aversion naturelle pour la voix off : quand je regarde un film, je n'ai pas envie qu'on me raconte l'histoire, j'ai envie de la voir, de la ressentir, de la vivre !
Ce défaut s'estompe un peu dans la seconde partie, quand un cousin du Dr Fletcher filme les entretiens de celle-ci avec Zelig. On passe ainsi plutôt en narration directe, et ça marche mieux. Aussi parce que c'est là qu'Allen s'amuse le plus avec les dialogues, sortant des aphorismes spirituels et très bien sentis, tout en noirceur.
Dans tous les cas, Allen s'en donne à cœur joie dans une série de portraits de médecins stupides, fats et incompétents, et dans de joyeuses incursions iconoclastes dans l'Histoire du XXe siècle.
C'est dans tous les cas, pour moi, un film plus réussi que La Rose Pourpre du Caire (1985, deux ans après Zelig). Certainement un peu moins profond, plus léger, mais peut-être qu'il correspond simplement plus à ce que Woody Allen fait de mieux dans cette période : des farces qui s'assument, des films loufoques, drôles, aux dialogues brillants.

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Publié le 11 Octobre 2015

Est-il encore besoin de présenter le chef d'œuvre d'Orson Welles, que certains qualifient de « meilleur film de l'histoire du cinéma » (rien que ça) ?
Sorti en 1941, ce film s'attache à décrire le magnat de la presse et de l'industrie Charles Foster Kane, en suivant le MacGuffin du dernier mot prononcé par Kane en mourant, « Rosebud ». Après un long préambule en forme d'actualités cinématographiques, un journaliste va à la rencontre des proches de Kane qui chacun livre une partie de sa personnalité ou de sa vie : issu d'une famille pauvre, placé chez un tuteur richissime, c'est un homme imbu de lui-même, despotique avec ses employés et ses femmes, producteur d'une presse de caniveau racoleuse, charismatique, peut-être même fascinant pour certains (encore que ce ne soit pas évident), autant dire le portrait d'un homme légèrement détestable.

Le film est donc construit comme une suite de flash-backs, qui déroulent de façon plus ou moins chronologique les moments forts de la vie de Kane. Il semblerait que c'était un mode de construction assez nouveau à l'époque, ce qui explique sans doute le préambule didactique et factuel (les actualités cinématographiques), qui cadre le personnage et ses faits et gestes, pour permettre de mieux rentrer dans le détail de la personnalité de Kane par la suite. Mais force est de constater qu'aujourd'hui, habitué que nous sommes à ce genre de construction, ce préambule est sans doute superfétatoire, dans tous les cas beaucoup trop long en l'état (11 minutes !)
Puisque je suis sur cette question, il faut être honnête et dire que Citizen Kane a un défaut : sa longueur. C'est une question d'époque en partie, bien sûr, mais pas que. On savait faire des films bien rythmés en 1941, pas épileptiques comme certains blockbusters contemporains bien sûr, mais quand même. C'est peut-être un sacrilège de dire ça, mais je me suis quand même ennuyé sévèrement à plusieurs reprises dans des scènes interminables, et qui n'apportent parfois pas grand-chose de plus que ce qu'on a vu précédemment.

Il faut soulever un autre défaut du film : la construction en flash-back à plusieurs voix, bien que maline, n'apporte finalement pas grand-chose. On aimerait que, puisque plusieurs personnages décrivent Kane, ils en aient une opinion différente, que leurs témoignages puissent être contradictoires, colorer différemment le personnage, pour que le spectateur puisse au final se faire sa propre opinion, avoir son regard subjectif. Or force est de constater que tout le monde est à peu près d'accord sur les qualités et surtout les défauts de Kane, et qu'il pourrait n'y avoir qu'un seul narrateur, on aboutirait finalement peu ou prou au même résultat.
Le procédé des voix multiples n'est à mon avis utilisé qu'une fois de façon intéressante, lorsque sa 2de femme quitte Kane. C'est elle qui raconte le début de l'histoire, puis le majordome prend le relai pour raconter la suite, quand sa femme est partie, et ne peut donc pas assister à la scène qui se déroule. Mais il ne s'agit pas d'apporter un regard différent sur une même scène.

Ce qui me fait penser au génial Jorge Luis Borges, qui évoque dans une de ses Fictions, publiées entre 1939 et 1941 (soit plus ou moins en même temps que Citizen Kane – peut-être s'était-il fait la même réflexion que moi devant ce film ?), un récit à plusieurs voix où les personnages se contrediraient et construiraient donc un tableau multiple, laissant au lecteur le soin de trouver la/sa vérité.
Et c'est exactement ce qui est fait dans le chef d'œuvre de Minelli Les ensorcelés (1951). Le portrait du producteur de cinéma Jonathan Shields est fait par trois personnes qui l'ont cotoyé de près, qui se contredisent, racontent différemment une même scène, se trompent parfois, et c'est magnifique et formidable.

Mais pour revenir à Citizen Kane, il faut quand même que je souligne une chose presque évidente : l'image est sublime. Les cadres, les lumières, les jeux de profondeur de champ, le déplacement des acteurs, tout est superbement bien pensé, chaque image est un tableau en mouvement, chaque composition est soigneusement pensée pour être esthétique et narrative, porteuse de sens.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #États-Unis

Publié le 6 Octobre 2015

Un prototype de machine, la DC Mini est inventée, qui permet de rentrer à l'intérieur des rêves des gens. Le problème, c'est que cette machine est connectée au réseau psychiatrique mondial, et que potentiellement tous les rêves de tout le monde peuvent être accessibles, voire mis en réseau. Mais c'est un défaut qui devrait être corrigé sur les versions suivantes. Le problème c'est que 3 de ces machines ont été volées, et que quelqu'un est en train de hacker les rêves et même la réalité, et que tout cela peut potentiellement mal tourner. Et c'est ainsi que commence cette histoire aux faux airs de course poursuite surréaliste.

C'est le deuxième film de Satoshi Kon que je vois, après le magnifique Tokyo Godfathers. Et c'est peu de dire que c'est un réalisateur exceptionnel. Je retrouve dans Paprika un goût pour les personnages excentriques et inhabituels, du moins dans ce que je connais du cinéma d'animation : des obèses, des handicapés, des homosexuels... C'est une galerie de personnages vivants, étonnants, riches et complexes, du genre qu'on a plaisir à suivre, et qui rafraichissent notre regard. Satoshi Kon est un maître du montage et du rythme. Les 15 premières minutes (rêve + générique) condensent ce qui peut se faire de mieux en animation, et qui serait impossible à faire en « live » : mouvements physiquement impossibles, transitions fulgurantes, sens du montage parfait, tout s'enchaîne comme dans un rêve, passant du coq à l'âne, mais avec une logique interne. C'est très impressionnant et fantastique à voir. C'est beau, tout simplement, intelligemment conçu, merveilleusement bien animé. J'ai d'ailleurs envie de revoir le film juste pour le plaisir des yeux, détourné que j'ai été par les sous-titres. D'une certaine façon, Satoshi Kon utilise des méthodes vieilles comme le cinéma, mais il le fait d'une manière nouvelle. Je n'ai jamais vu personne faire de films comme ça, concevoir le plan, la séquence de cette façon-là, laisser jouer le regard du spectateur, son intelligence, en suggérant des choses avec une finesse évidente. Et ça aussi c'est vraiment rafraichissant. On peut facilement être blasé, prétendre avoir vu plein de films et avoir du mal à être surpris, et c'est d'autant mieux quand une nouveauté arrive. Autant dire que je vais continuer l'exploration de son œuvre.

Le film n'est pourtant pas exempt de défauts : la résolution finale est un peu trop grandiloquente et absconse à mon goût, mais c'est un défaut qu'on retrouve dans beaucoup des quelques animés japonais que j'ai vus (je pense à Amer Béton ou à Akira). C'est ce qui m'empêche de faire l'intéressant avec une formule du genre « Paprika est le chef-d'oeuvre qu'Inception aurait aimé être » — Nolan ne cachant pas avoir été influencé par le film de Satoshi Kon.

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Publié le 5 Octobre 2015

(J'ai refait une note sur ce film est 2019, ce qui n'empêche pas de lire celle-là)

Qu'y a-t-il à dire sur Kill Bill qui n'ait pas déjà été dit 100 fois ? Ai-je vraiment quelque chose à ajouter ? Souligner le goût des contrastes de Tarantino, son plaisir manifeste à jouer avec la musique ? La différence entre les deux volumes, le premier étant plus orienté sur l'action, le second sur les dialogues, avec notamment sa spécialités, ces longues scènes pendant lesquels on sait qu'il va se passer quelque chose (je pense entre autres au dialogue avant le massacre du mariage), mais sans qu'on sache quand, ni comment, ni pourquoi, et qui nous laissent pantelants et nerveux ? Souligner qu'on est jamais loin du pastiche (du film noir, du film de kung-fu, du drame, du manga, de la série romantique, de western spaghetti, tout y passe) et des clichés (le vieux maître chinois intraitable, le gourou du sabre rangé des valises qui remet une dernière fois la main à la patte pour une cause qu'il estime juste), mais que c'est fait avec une telle jouissance qu'on y prend plus que sa part de plaisir ? Qu'Uma Thurman y est magnifique, malgré le sang, les larmes, les coups, la saleté, la fatigue ? Relever l'impressionnante évolution du style de Tarantino depuis Jackie Brown, son précédent long-métrage ? Préciser que ces films s'espacent de 6 ans, pendant lesquels il est passé à la vitesse supérieure ? Que Jackie Brown reste finalement assez classique sur la forme, assez sage, alors que Kill Bill, c'est l'explosion (noir et blanc, silhouettes, animé, toute la palette du cinéma y passe) ? Oui, c'est tout ça, c'est aussi tout ce qu'on ne peut pas dire sans affadir le film. C'est aussi un des plus beaux génériques de fin que je connaisse, une scène d'ouverture d'une force et d'une violence rares, un sens aigu du rythme et du montage, des morts et des résurrections, un mystère sur un nom qu'on cache, des personnages féminins sacrément puissants, une ouverture pour une suite, une violence esthétisante...

Je découvre à l'instant l'existence d'un livre intitulé Critiquer Quentin Tarantino est-il raisonnable ? de Célia Sauvage (Vrin,‎ 2013) qu'il faudra que je me procure, tant le titre résume mes interrogations sur ce cinéaste plus que singulier.

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