Les raisons qui poussent à voir des films sont parfois ridicules. J'ai vu le très beau Lilith de Robert Rossen parce que a) je voulais voir un film avec Jean Seberg b) j'aime bien ce prénom – même si maintenant que j'ai un peu creusé je doute un peu.
Vincent Bruce (Warren Beatty), ancien soldat manifestement bien marqué par son expérience de la guerre*, jeune homme taciturne, cherche un travail à l'asile à côté de chez lui. Cet asile, assez moderne, accueille des gens issus de famille aisées qui ont à disposition un parc immense et (presque) tout le confort moderne. Vincent crée rapidement des liens avec la jeune, jolie et mystérieuse Lilith Arthur (Jean Seberg), qui commencent dans l’ambiguïté et terminent d'une façon que je ne vais pas raconter ici.
La grande réussite de ce film, c'est le personnage de Lilith, qui donne son nom au film, atteinte d'une forme de schizophrénie qui la rend un peu excentrique et bizarre, mystérieuse et parfois un peu effrayante. C'est un mélange plutôt subtil, très bien incarné par Jean Seberg, toute en étrangeté. Elle pourrait être ce cliché que l'on retrouve dans certains films à l'eau de rose pour mecs : la fille jolie, fraiche, originale, mais complètement irréelle, dont le héros taciturne et/ou timide tombe amoureux ; mais Lilith a cette bizarrerie légèrement angoissante qui lui permet d'échapper magnifiquement à ce cliché.
Lilith est « une figure démoniaque de la tradition juive », ce qui est déjà tout un programme. Les féministes des années 70 s'empareront de cette figure, Lilith étant sensée avoir été créée à partir d'argile comme Adam, à l'inverse d'Ève, conçue à partir d'une côte d'Adam, et donc soumise à celui-ci. Lilith serait donc l'égale d'Adam. Ces deux aspects trouvent des échos dans ce film : d'un côté la femme manipulatrice, nymphomane, capable d'entraîner l'Homme à sa perte ; de l'autre la figure féminine libérée, moderne et émancipée.
Warren Beatty est dans un rôle assez proche de celui qu'il incarne dans Bonnie and Clyde : celui d'un beau gosse un peu torturé et pas causant. Mais alors pas causant, à un point que c'en est agaçant : il ne répond pas aux questions qu'on lui pose, il laisse traîner des blancs terribles avant de soupirer et de ne rien dire. Il en devient opaque, ce qui laisse toute la place à Jean Seberg, mais à mon avis dessert le film.
Sans être un spécialiste, il me semble que le point de vue sur la folie de Lilith est assez moderne : les habitants du pensionnat ne sont pas montrés comme « fous », mais comme différents, inadaptés. Ils sont peut-être même dotés de talents supérieurs à la moyenne, ce qui les rend difficilement compatibles avec la vie en société.
(Bon tout c'est bien beau, mais on n'a pas encore vraiment parlé de cinéma).
Lilith est au final un film assez dur, voire un peu dérangeant, abordant des thèmes plutôt audacieux pour l'époque : la folie, l'homosexualité féminine, une forme de libération sexuelle avant l'heure (teintée de nymphomanie), les traumatismes de la guerre, le tout d'une façon assez subtile, dans une mise en scène magnifique mais un peu abrupte : on est parfois lâché au milieu d'une scène sans savoir où on est, qui est qui, quels sont les enjeux... C'est un peu rude.
Le cadre et la photographie, assez exceptionnels, sont dus à Eugen Schüfftan, directeur de la photo de Metropolis, entre autres, et qui a travaillé avec à peu près tout ce qui se faisait de meilleur en terme de réalisateurs.
* Je n'ai pas réussi à identifier le drapeau que l'on voit à un moment à la TV, mais il s'agit probablement de la guerre du Viet Nâm, commencée en 1955 (!)