Publié le 9 Février 2015

Inspiré de faits réels, Dog Day Afternoon (Une Après-midi de chien, 1975) raconte un braquage qui ne se déroule pas comme prévu, mais alors pas du tout. Le film nous balance dans l'ambiance sans préambule : ils sont trois, ils sont armés, ils entrent dans une banque. Le plus jeune d'entre eux, terrifié, les abandonne avant qu'il se soit passé quoi que ce soit. Sonny (Al Pacino) et Sal sortent les armes, prennent en otage les employés (le patron, le gardien et six guichetières), demandent l'argent. Mais le convoyeur est passé, les coffres sont quasiment vides. Et malgré toutes leurs précautions, les flics les ont repérés et encerclent la banque.

Le film commence alors vraiment : une longue prise d'otage, nerveuse et stressante, de plusieurs heures. Sonny négocie avec la police, s'assure que tous les otages vont bien, Sal est dans un état catatonique.

Al Pacino, qui joue Sonny, porte tout le film sur ses épaules. Sonny garde la tête froide, il dégage un charisme certain. Il séduit les badauds rassemblés autour de la banque, il se fait acclamer, il prend soin des otages, qui en retour l'aiment bien (syndrome de Stockholm, quand tu nous tient). On apprend petit à petit qui est, pourquoi il a braqué cette banque, et le spectateur lui-même se prend d'affection pour lui, malgré ses défauts (et il en a).

C'est au final un film fort, malgré quelques petites longueurs, poignant et en tension permanente. On y trouve quelques commentaires sur l'homosexualité en avance pour l'époque – mais je regarde ça avec mes yeux de 2015, 40 ans après, ma réception n'est peut-être pas celle de l'époque.

Il faut quand même que je précise que visuellement, c'est assez faible : la photo est moche, les cadres sont banals... Lumet s'est manifestement concentré sur le récit, la tension, au détriment du langage visuel du cinéma.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #États-Unis

Publié le 9 Février 2015

Le Royaume est le dernier livre en date d'Emmanuel Carrère. Ce n'est précisé nulle part, mais on peut parler de « récit » plus que de « roman ».

Dans le prologue, Carrère raconte comment il a été marqué par une réflexion d'un de ses amis qui parlait de la bizarrerie qu'il y a d'être Chrétien, de croire, de nos jours, en tous ces rites étranges que sont l'Eucharistie, la transsubstantiation etc. Carrère avait eu le projet de faire un reportage sur des Chrétiens, avec l'éventuel problème de « visite au zoo » que ça aurait pu lui poser, lorsqu'il s'est souvenu qu'il avait lui-même été, aussi bizarre que ça lui semble à présent, un fervent catholique pendant trois ans. Cette exploration de ce pan oublié de son passé constitue la première partie du Royaume : les raisons de sa conversion, sa perte progressive de la Foi et sa lutte pour la conserver, jusqu'à l'oubli.
La deuxième partie s'intéresse à Luc, l'évangéliste. On est proche d'un passionnant récit historique, même si Carrère n'est jamais loin, qui est un narrateur qui ne se laisse pas oublier. Luc était un Grec lettré et cultivé, qui s'intéressait au judaïsme de la même façon que nous pouvons nous intéresser au bouddhisme ou au taoïsme : parce que c'est exotique et qu'on ne croit plus à « nos » religions locales. Luc croise un jour Paul, qui a vu Jésus ressuscité, et qui est un plus fervents prêcheurs du Christianisme, qui ne s'appelle pas encore comme ça. Paul va de synagogue en synagogue, mal rasé, mal habillé, expliquer que le Messie est venu, qu'il est ressuscité, et que le jour est proche (d'ici quelques années) où il reviendra juger les vivants et les morts. Il est parfois applaudi, souvent hué, traité de blasphémateur et traîné devant la justice Romaine, qui s'en fout.

Carrère immerge le lecteur dans l'ambiance contemporaine, rappelle à quel point tout ça est nouveau pour tout le monde. L'idée de résurrection, par exemple, est à l'époque inédite : aucune religion n'en parle (ou en tous cas pas dans les parages). Il rappelle que dans les prêches à la synagogue, il est souvent question de la venue éventuelle du Sauveur :

« [...] ce qu'on dit toujours, c'est qu'il doit venir. Or c'est tout autre chose que dit Paul : qu'il est venu. Qu'il a un autre nom de Kristos, un nom de Juif parfaitement banal, Jésus, en version originale Ieshoua, et ce nom, venant après la litanie des Samuel, Benjamin, David, fait un effet aussi incongru que si après avoir dévidé la liste des rois de France on disait que le dernier, c'est Gérard ou Patrick. » (p. 163).

Cela dit, Carrère se laisse un peu dépasser par son sujet à un moment. C'est un livre long avec de vraies longueurs ; il y a surtout une centaine de pages sur Flavius Josèphe, sur Vespasien et la suite d'empereurs Romains à l'époque dont, je l'avoue, je me suis un peu foutu.
Mais en même temps Carrère n'est pas un vrai historien, c'est un narrateur très présent, qui parle de ses doutes, de ses hésitations, de son rapport à cette Histoire assez incroyable. Il comble les manques, avance des hypothèses. Il se reconnait dans Luc, qu'il voit comme un écrivain, un scénariste qui lui-même enjolive les choses, comble les manques, essaye de se débrouiller avec une matière première tout de même pas évidente à traiter.

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Publié le 2 Février 2015

Timbuktu dépeint la vie à Tombouctou après que des milices islamistes ont pris le pouvoir et imposé la charia : interdits la musique, les jeux, le foot, la clope, les femmes doivent porter le voile, des gants, des chaussettes... Bref, fini de rire.

Les habitants résistent tant bien que mal, certaines interdictions étant absurdes et impossibles à mettre en œuvre. De la musique continue de résonner de temps en temps dans les rues, parfois des chants religieux (« qu'est-ce qu'on fait ? », se demandent les soldats), parfois « profane », et c'est alors la vie des musiciens qui est en jeu. L'imam local essaye de faire entendre raison à ces fous, il sert d'intermédiaire pour les plaintes des habitants, mais opposer des arguments rationnels et logiques (« de bon sens », dirions-nous) face à ces gens-là est peine perdue.

Le film s'attache aussi à dépeindre les islamistes, avec leurs failles, leurs contradictions et incohérences. Celui-là n'arrive à arrêter de fumer ; un ancien rappeur Français n'a pas bien l'air de bien savoir ce qu'il fait là ; tel autre se réfugie chez la sorcière locale pour danser (!) ; ces trois-là se disputent pour savoir si Zidane est meilleur joueur que Messi ; ils ont tous plus ou moins l'air de branquignols, mais ils n'en sont pas moins dangereux.

Pour être honnête, ce n'est pas le chef-d'œuvre que tous les critiques unanimes annonçaient. C'est effectivement très beau (le Mali, c'est magnifique), très bien, mais... Peut-être, tout simplement, que j'en ai trop entendu parler, et j'ai été déçu, comme ça arrive parfois. La scène de football sans ballon est effectivement extraordinaire, superbement mise en scène, mais je crois que j'en attendais plus. Et c'est la même chose avec une ou deux autres scènes.

C'est en tous cas un film assez triste qui a le mérite de montrer une situation, réelle, qu'on visualise difficilement. En général, tout cela reste un peu abstrait, les nouvelles proviennent de loin. Là c'est concret, et on a du mal à imaginer comment sortir de cette d'impasse.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma

Publié le 31 Janvier 2015

Il y a quelques semaines, Télérama publiait un article intitulé « Quel sera le prochain choc visuel du cinéma ? » Il y est principalement de technique et de technologies, assez peu de cinéma. Or, les quelques « chocs » que j'ai pu avoir au cinéma ne sont jamais dus à une quelconque prouesse technique, ils résultent du regard d'un cinéaste. Pour le dire simplement, j'ai plus été « choqué » la première fois que j'ai vu un film de Wes Anderson ou quand j'ai vu 2001 l'odyssée de l'Espace sur grand écran que quand j'ai vu Avatar, parce que ce sont des films de cinéastes et pas des prouesses. Et Under The Skin est exactement ça : un film de cinéaste.

Ce n'est pas évident de parler de ce film. Après l'avoir vu, j'étais dans une sorte de stupéfaction mêlée à de l'hébétude qui m'a empêché d'en dire quoi que ce soit.

Je viens de voir que Jonathan Glazer est principalement réalisateur de clips et de publicités, et ça explique beaucoup de qualités et de défauts du films. Je vais essayer de développer.

* * *

Under The Skin est un film de science-fiction, dont le pitch est très simple, presque léger : une extraterrestre (qui s'ignore, apparemment) sous forme humaine (Scarlett Johansson, on fait plus dégueu comme forme humaine) traîne en Écosse pour séduire des hommes solitaires et les faire disparaitre. Il y a très peu de dialogues, on ne nous explique rien, j'ai peut-être rien compris au film, mais ce n'est pas grave, ce n'est pas ça qui m'a touché.

Glazer, par son expérience de clips/pubs, est un quelqu'un qui pense l'image, et ça se voit. Les images sont toutes magnifiques, la photographie est à tomber, les cadres sont parfaits… Mais ce qui est extraordinaire c'est qu'il invente des images, des scènes d'une beauté stupéfiantes, très poétiques, jamais vues au cinéma. La disparition d'hommes nus, engloutis dans une sorte de mélasse noire. Des plans des côtes sauvages écossaises. Cette peau qui flotte dans le noir. Les images de l'introduction, presque abstraites, très 2001. Au début aussi, un motard qui roule dans un tunnel. Un visage dans le brouillard. Des images parfois simples, souvent inédites. Toutes ont une puissance, une force cinématographique comme j'en ai rarement vues (je regrette sérieusement de ne pas l'avoir vu au cinéma). Je peine à en décrire la beauté, j'en suis encore traumatisé, soufflé, elles vont continuer de me trotter dans la tête encore très longtemps.

Une simple part de gâteau peut devenir un objet monstrueux et énigmatique. Un visage humain est un mystère qui peut être effrayant, et un visage déformé par une sorte d'éléphantiasis peut être regardé avec tendresse. Le personnage est une extraterrestre, qui regarde le monde, notre monde, pour la première fois. Glazer arrive, par sa seule force de sa mise en scène, à rendre cette surprise, ce léger dégoût, cette façon nouvelle de regarder un type qui traverse un passage piéton.

* * *

Après, je comprends parfaitement que ce film, qui a des défauts qui peuvent être rédhibitoires, ne parle pas à tout le monde. On peut reprocher à Jonathan Glazer de se regarder filmer, d'être parfois complaisamment long et silencieux. On peut lui reprocher d'être peut-être plus à l'aise dans la forme courte, que là son film se traîne un peu sur la fin. On peut dire qu'à l'instar de Paul-Thomas Anderson, il fait un chef d'œuvre, et qu'il le sait. Pourtant là où P. T. Anderson est lourd et vain, Glazer est à mon sens simplement ambitieux.

* * *

J'ai repensé après la vision du film au court-métrage de David Lodge La Comtesse de Castiglione, qui m'avait aussi beaucoup marqué à l'époque, par son ambiance et ses images fascinantes – pour un contenu narratif pas beaucoup plus important que celui d'Under the skin.

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Publié le 26 Janvier 2015

David Fincher est coutumier des films aux scénarios bien ficelés, pervers à souhait : Seven et Zodiac, Fight Club, une partie de House of Cards... Gone Girl ne déroge pas à la règle.

Nick et Amy sont mariés depuis cinq ans. Ils ont tout du couple parfait : ils sont beaux, ils ont une grande maison, des métiers cools... Pourtant tout n'est pas si rose : leur mariage craque de partout. C'est leur 5e anniversaire de mariage. Nick passe dans le bar que tient sa sœur boire et se plaindre en sa compagnie. Quand il rentre chez lui, aucune trace de sa femme, son salon est sens dessus dessous. Sa femme a disparu. Il appelle la police, et c'est là que les choses vont se corser.

Autant prévenir, c'est inévitable : il va y avoir des spoilers.

Comme je disais, c'est une mécanique bien perverse que ce film. Nick se retrouve accusé du meurtre de sa femme, et même s'il a l'air sincère dans ses dénégations, tout l'accuse, tout porte à croire que c'est effectivement un meurtrier. Sauf qu'il y a, à peu près au milieu du film, un retournement de point de vue. Ou plutôt, on comprend que tout ce qu'on nous a montré pour l'instant, les différents flash-backs, sont le point de vue d'Amy, et même qu'Amy ment. Ce genre de retournement narratif ouvre des « crevasses » (à la Flaubert) toujours passionnantes. C'est par exemple un principe qu'on retrouve dans True Detective : la voix off des deux personnages qui se font interroger une dizaine d'années après les faits est parfois un peu redondante avec les images, jusqu'au moment où on se rend compte qu'ils mentent. Et là ça devient passionnant, tout comme Gone Girl.

J'avoue avoir attendu un autre retournement, une autre mise en perspective, mais en fait non. Depuis le début Nick est en fait un gentil qui se fait avoir par sa femme, perverse jusqu'au-boutiste et vraie « méchante ». Ce qui pose la question inévitable de la misogynie du film, que je ne résoudrai pas ici, même si j'ai quand même une petite idée.

La critique des médias, essentielle dans toute œuvre post-moderne, est ici farouche : tout-puissants, ils façonnent l'opinion publique, influencent police et justice. Dur de ne pas penser « ah là là ces Américains » pendant la moitié du film. L'institution du couple en prend pour son grade : on se ment l'un à l'autre et à soi-même, on n'aime jamais qu'une projection de soi, le mariage est une prison dont on ne peut pas sortir... Bref, un film parfait pour un dimanche soir en amoureux.

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Publié le 17 Janvier 2015

Schéma classique : j'entends parler d'un film de Cronenberg, les critiques sont élogieuses, je me dis que ça va être bien, et je suis déçu. C'est à chaque fois la même chose. Il est temps de le dire : je n'aime pas le cinéma de David Cronenberg.

Maps to the stars, son dernier film, est une satyre d'Hollywood, comme il y en a tant eu. Il y a Havana Segrand (Julianne Moore), actrice dépressive qui tente désespérément d'interpréter le rôle que jouait sa mère dans le film qui l'a rendue célèbre ; Benjie Weiss, adolescent-star un peu répugnant sortant d'une cure de désintox, sa mère qui dans la seconde partie du film pleure beaucoup, son père, coach particulier de stars ; Agatha, la jeune femme aux cicatrices de brûlure, qui vient d'arriver à Hollywood on ne sait pas trop pourquoi. Évidemment tout ce petit monde va se croiser, des relations vont se nouer et l'Étau du Destin va se refermer sur eux.

On dirait qu'il faut toujours qu'il soit question de folie chez Cronenberg, que ça ait du sens ou pas, que ce soit fait avec finesse ou pas. Ici tout le monde se met à avoir des visions, à voir des morts. Mort qui est très présente, violente et gore, que ça ait du sens ou pas (tu comprendras, cher lecteur, que je suis plutôt favorable à l'hypothèse du « ou pas »). Au final, qu'est-ce que cela raconte ? La description d'Hollywood, monde sans pitié ? Ça a déjà été fait plein de fois, en mieux (cf notamment The Player de Robert Altman). La folie des hommes ? Ça a déjà été fait plein de fois, en mieux (cf notamment à peu près tout David Lynch).

Il en ressort surtout pour moi une impression de gratuité. La fin, #spoiler# où en gros tout le monde meurt #spoiler#, n'apporte rien, ne raconte rien, est purement et simplement gratuite. Il y avait là la matière à faire un beau film, sinon un grand film, mais ça me donne l'impression que c'est gâché à cause du goût un peu puéril de Cronenberg pour la violence, l'hémoglobine et la folie, que ça apporte quelque chose au film (ou pas).

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #États-Unis

Publié le 4 Janvier 2015

Ce roman de Florence Seyvos a le même principe que Bye Bye Elvis : tracer en parallèle l'histoire d'un personnage connu, en l'occurrence Buster Keaton, génie burlesque et acrobate impressionnant ; et celle d'Henri, le demi-frère handicapé de Florence Seyvos, là où Caroline Caroline de Mulder racontait celles d'un vieil Américain à Paris et de sa domestique.

Mais Le Garçon incassable est réussi là où Bye Bye Elvis était raté (désolé Caroline, rien de personnel) : ces deux destins qui n'ont pas grand-chose à voir de personnes très différentes sont également passionnant. Il y a presque quelque chose de « magique » dans cette alchimie étonnante à première vue entre ce gosse qui se faisait (littéralement) balancer dans tous les coins par son père sur scène, et ce grand handicapé, forcé à une rééducation difficile et douloureuse par son père. Henri, le personnage le plus développé des deux, est formidablement attachant et touchant.

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Quand ma chaîne youtube cinéma préférée parle de Buster Keaton, c'est forcément passionnant :

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #littérature, #France