Ce fut un choc pour Sweetness de découvrir sa fille à l'accouchement : alors que ses parents sont mulâtres, ce bébé a la peau « noire comme la nuit, comme le Soudan ». Sweetness est dégoûtée par le contact de cet enfant, elle l'élève en gardant ses distances et en essayant de la préparer au racisme auquel elle aura forcément affaire.
Aujourd'hui, Bride est une jeune femme qui a fait de sa noirceur l'outil de sa beauté saisissante. Elle a réussi, a de l'argent et un bon métier. Mais une rupture amoureuse et le retour du passé vont la confronter à une série de difficultés (et c'est un pléonasme) qui la feront grandir etc.
Ça faisait un moment que je voulais lire un livre de Tony Morrison, qui est présentée comme un grand nom de la littérature américaine. Et je dois dire que j'ai été un peu déçu.
Effectivement, on sent une grande écrivaine : c'est très bien écrit et « il se passe des choses » au niveau de la construction du récit. Le livre est presque entièrement écrit à la première personne par différents personnages, quasiment tous féminins (roman choral). Un des chapitres est écrit par une fille d'une dizaine d'années, ce qui amène jeu sur cette langue ; il y a également quelques poèmes en prose. Il y a parfois des « crevasses » (pour utiliser le mot de Flaubert) temporelles et narratives d'un paragraphe à un autre, qui créent un effet de surprise, de sidération – c'est une mécanique efficace pour faire avancer un récit.
Oui, au niveau littéraire, c'est riche, d'autant plus que le roman n'est pas très long (moins de 200 pages).
Mais toute cette habileté littéraire se met au service d'une histoire très mélodramatique et très hollywoodienne. Comment expliquer ? Dépassé un certain stade, je trouve que le sadisme envers des personnages devient un peu grotesque. Bride subit trop de choses pour que ce soit crédible : une rupture, un tabassage en règle qui la défigure, un accident de voiture, des modifications corporelles mystérieuses (disparition des trous de boucle dans ses lobes, des poils pubiens, des seins – c'est une idée fantastique dont Toni Morrison ne fait à peu près rien)... J'ai compté, il n'y a pas moins de 7 histoires de pédophilie dans le roman. C'est grotesque et un peu ridicule. J'ai presque l'impression d'entendre l'autrice dire « ah ouais, t'as vu comme j'y vais fort ? Tu as ton compte ? Eh bien, tiens, regarde comme j'en rajoute une couche ! » Certes, ce n'est pas larmoyant, mais âpre, violent et dur. Mais je le redis, passé un certain seuil, cette violence devient gratuite, vaine. À mon sens, elle ne raconte rien, elle ne provoque plus d'autre émotion que l'agacement, elle ne dit rien du monde.
Alors oui, c'est sauvé par une fin où Morrison ramène de la lumière et de l'humanité, ça pourrait être touchant, mais c'était trop tard pour moi.