J'avais entendu Jean-Christophe Bailly parler de ce livre dans l'émission de Bonnot sur France Inter en 2007, j'avais couru l'acheter ; je l'ai peu de temps après prêté à T. qui ne me l'a jamais rendu. Cela fait donc plus de dix ans que je repense à ce livre et qu'il me manque : je me suis donc enfin décidé à le racheter.
Ce livre se penche sur ce qu'est l'animal, sur la frontière entre humain et animaux, sur ce qu'est la « pensivité » des animaux. Tout part d'une rencontre, sur une route de campagne, avec une biche, et la rencontre de cet animal sauvage, l'incongruité de ce moment de cotoiement pousse Bailly à réfléchir à plusieurs questions.
Il est difficile de tout résumer, parce que tout est intéressant. J'ai notamment été frappé par l'opposition qu'il dessine chapitre 9 (p. 49) entre pensée pensive et pensée pensante : la pensée pensante est celle du Penseur de Rodin, cette pensée qui se vit et se ressent comme un effort, comme un travail ; la pensée pensive, notamment celle des animaux, est une pensée contemplative, peut-être moins structurée mais tout aussi riche et importante ; c'est la pensée des flâneurs du dimanche de Seurat.
[…] La contemplation n'a lieu que dans la durée, elle est elle-même allongement, elle assiste au temps que le temps met à passer. De telle sorte qu'assez vite, dans un monde obsédé d'activité, la contemplation en est venue à avoir le sens d'un écart, ou d'un retrait, et la figure du contemplatif a pu être opposée à celle de l'homme d'action, pleinement engagé dans les affaires de son temps. Et bien que la contemplation soit une activité intellectuelle, sa réputation a cessé d'être grande dans un monde de plus en plus voué au tourment d'une action incessante.
Le Penseur de Rodin, tout entier replié sur lui, correspond à l'image de la pensée qu'une époque revenue de toute ferveur contemplative, obsédée de progrès et d'exploits tangibles, demandait. Dans sa lourdeur et jusque dans la violence avec laquelle il s'instaure dans le présence, il a laissé loin derrière lui toute possibilité de glissade pensive, ou étonnée, il est l'image même d'une concentration qui a besoin de ressembler à l'allégorie d'un travail, l'image même, de ce regard vers l'arrière dont Rilke prenait si bien la mesure. (pp. 50-51)
Je pourrais citer de nombreux autres passages tout aussi profonds et beaux ; c'est un livre qui se picore très bien, il est fort possible que j'ajoute des éléments ici ou là à la faveur de relectures partielles.
C'est un livre qui se situe à la croisée de plusieurs domaines, entre la philosophie (parfois c'est un peu ardu, parfois il utilise des mots allemands) et la poésie, puisqu'une partie de son propos est justement d'adopter un point de vue poétique et contemplatif sur le monde.
J'ai d'ailleurs pensé à la fin de Sorcières, où Mona Chollet souhaite l'advenue d'une pensée moins rationalisante, laissant plus de part à la poésie ; il me semble que ce livre était déjà dans cette optique.