David Strom, le père, est un mathématicien un peu perché qui travaille sur le temps, un Juif ayant fuit l'Allemagne nazie ; Delia Daley, noire américaine, est chanteuse et pianiste. Ils ont trois enfants, Jonah l'aîné à la voix d'ange, Joseph, pianiste, le narrateur du roman, et Ruth, la petite dernière.
Les parents se sont rencontrés en 1939, au récital de Marian Anderson, une cantatrice noire, à Washington, qui rassemble une foule innombrable. Ce roman décrit la trajectoire cette famille, qui s'étale sur un demi-siècle, avec en toile de fond la question raciale : un Blanc et une Noire, un couple mixte à une époque où la ségrégation existe encore, qui essayent de construire une utopie dépassant la couleur de peau. Le tout est construit autour de la musique, du piano, du chant : la famille est une chorale, un orchestre, un collectif. Les enfants apprennent à lire la musique avant les mots, c'est leur raison d'être.
Jonah et Joseph entrent à Boylston, la prestigieuse école de musique. Ce sont les deux seuls Noirs. La voix extraordinaire de Jonah le protège, le place dans un autre monde. Ils étudient la musique dite classique, à une époque où le jazz est partout (étudier la musique blanche, est-ce trahir sa race ?). Plus tard, un critique écrit à propos de Jonah :
« Pourtant, il y a des jeunes hommes noirs extraordinairement talentueux qui essayent encore de jouer le jeu de la culture blanche, quand bien même leurs frères meurent dans la rue. » [...]
Chaque terme de l'accusation est vrai. Des gens meurent, et les rues sont en feu. Newark est un enfer. Une rivière de flammes traverse le centre-ville de Detroit. Du dixième étage du Drake, on n'a pas encore la sensation d'être entré en guerre civile. Mais les preuves s'accumulent, et mon frère incriminé en fait une obsession. Dans chaque nouvelle où nous nous produisons, dans chaque chambre d'hôtel pastel, nous observons abasourdis le résumé des informations – des émeutes en sourdine – tandis que Jonah fait ses vocalises et que je m'échauffe les doigts sur la table. (pp. 183-184)
L'existence même des deux jeunes homme est politique : à la fois trop Blancs et trop Noirs, ils ont au cœur d'une histoire qui leur échappe. La carrière de Jonah décolle, il vit quelques amours, Joseph reste dans son ombre. À la mort de leur mère, Ruth a tourné le dos à tout leur monde, s'engage dans la politique, les Black Panthers.
C'est donc un roman fleuve passionnant. Comme je l'ai dit, le récit est marqué par l'histoire raciale des États-Unis : le chapitre 10 est consacré à l'histoire de cet adolescent noir, Emmett Till, lynché dans le Sud, en août 1955 ; il parle des nombreuses émeutes raciales qui ont émaillé la deuxième moitié du XXe siècle ; on y croise Martin Luther King ou Rodney King… J'avoue que c'est une histoire que je connais mal, et que c'est un des mérites de ce roman que de la remettre au premier plan. La guerre du Vietnam y figure bien sûr aussi.
Les très nombreuses pages sur la musique, sur la description de la façon de chanter de Jonah, sur les émotions et sensations que sa voix procure, sont magnifiques, évocatrices, poétiques ; c'est difficile de parler de la musique, et Richard Powers y parvient magnifiquement.
C'est un roman passionnant, riche, immense, touchant. Il n'a qu'un seul défaut : il est beaucoup trop long ! Plus de 1000 pages, c'est cruel. Pour autant, on ne s'ennuie pas vraiment, et il n'y a pas vraiment de longueurs ; mais c'est un marathon de lecture qui demande vraiment un effort (peut-être le publier en plusieurs volumes ?)