Publié le 12 Novembre 2024

The Substance (Coralie Fargeat, 2024)

Elisabeth Sparkle (Demi Moore, formidable) est une ancienne star de cinéma vieillissante, animatrice d'une émission de fitness. Le répugnant producteur (Dennis Quaid) lui explique qu'il est temps de laisser la place aux jeunes. Alors quand Elisabeth reçoit une mystérieuse clé usb parlant d'une étrange substance permettant de créer « une meilleur version de vous-même », elle décide de franchir le pas. Deux êtres partageant une partie de l'ADN coexistent (la matrice et l'autre soi, une personne indépendante), selon des règles simples mais impératives, indiquant notamment que chacune vit pendant sept jours en alternance ; et que l'autre soi a besoin d'un liquide stabilisateur ponctionné dans la matrice.
Elisabeth s'injecte donc une drôle de liquide vert fluo, et après souffrance et perte de connaissance, une jeune femme « parfaite » (Margaret Qualley) sort de son dos, dans une forme d'accouchement dégueulasse. Sue prend vie, et cherche à devenir une star – pendant que Elisabeth est dans une sorte de coma sous perfusion.
Évidemment, les choses ne se passeront pas comme prévu.

Et il faut donne une information que je n'avais pas en allant voir le film : The Substance est un film d'horreur, plus précisément dans le registre du gore et du body-horror. Et c'est effectivement parfaitement dégueulasse et répugnant : sang, substances plus ou moins (souvent moins) répugnantes, plaies purulentes, dé- et mal-formations, dégénérescence… Coralie Fargeat s'en donne à cœur joie, et certaines images sont parfois insoutenables. Mais c'est fait avec une forme d'abandon joyeux au gore et un sens du grotesque qui rend le film presque jouissif à regarder – oui, c'est étrange dit comme ça, mais au final on rit beaucoup. Quand ce n'est pas gore c'est souvent vulgaire, en particulier dans le rapport à la télévision. Les corps jeunes et parfaits des émissions de fitness sont filmés de très près, et provoquent finalement le même dégoût que les corps pourrissants.
Le film a eu le prix du scénario au Festival de Cannes 2024 : c'est un peu étonnant. Le scénario est très bien, mais ce qui est particulièrement remarquable, et dès les premiers plans, c'est l'impressionnante qualité de la mise en scène, expressionniste, outrée, parfois vulgaire, mais toujours au cordeau, toujours au service de l'histoire. C'est un film qui a l'étoffe d'une Palme d'or – mais :
1. je n'ai pas vu les autres films en compétition, dur de juger.
2. peut-être qu'après la Palme décernée à Titane (pourtant à mon avis BEAUCOUP moins réussi), le jury s'était dit que c'était chaud de redonner une Palme à un film d'horreur – on est un festival de vrai cinéma, merde quoi.

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Publié le 10 Novembre 2024

Quand j'ai entendu parler de ce livre, j'ai cru comprendre qu'il se penchait sur cette phrase du philosophe Fredric Jameson : « Il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme », que je trouve vertigineuse. J'imaginais un développement, qui, en tant qu'auteur, aurait pu me permettre d'ouvrir des pistes (on pourrait se dire que c'est mon job d'imaginer cette fin du capitalisme). Si Mark Fisher cite effectivement cette phrase, de fait, il ne pense pas la fin du capitalisme, mais se contente d'en décrire les derniers avatars, en s'appuyant (rarement) sur quelques films. Intéressant, mais un peu décevant, et un peu longuet ici ou là. Je n'ai pas dépassé le chapitre 6)

Le sommaire :
1. Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme
2. Et si tu lançais une manif et que tout le monde répondait à l'appel ?
3. Le capitalisme et le réel
4. Impuissance réflexive, immobilisation et communisme libéral
5. 6 octobre 1979 : « ne te laisse pas attacher à quoi que ce soit »
6. Tout ce qui est solide se volatilise dans les relations publiques : stalinisme de marché et antiproduction bureaucratique
7. « … si l'on peut vraiment voir une réalité en supplanter une autre » : le réalisme capitaliste comme du travail du rêve et trouble de la mémoire
8. « Il n'y a aucun central »
9. Une Super Nanny marxiste

Et quelques extraits :

Au contraire de leurs prédécesseurs des années 1960 et 1970, les étudiants britanniques d entre époque semblent politiquement désengagés [et] résignés à leur sort. Mais cela, je l’affirme ici, ne relève ni de l’apathie, ni du cynisme, mais de l’impuissance réflexive. Ils savent que les choses vont mal, mais ils savent surtout qu’ils n’y peuvent rien. Ce « savoir », cette réflexivité, n’est cependant pas une observation passive d’un état de fait préexistant. C’est une prophétie autoréalisatrice.
L’impuissance réflexive a pris valeur de vision tacite du monde pour la jeunesse anglaise et débouche sur des pathologies très répandues. De nombreux adolescents avec qui j’ai travaillé avaient des problèmes de santé mentale ou des difficultés d’apprentissage. La dépression est chez eux endémique. […] Le nombre d’élèves souffrant d'une ou l'autre variante de la dyslexie est sidérant. Il ne serait pas exagéré de dire que la condition adolescente dans la Grande-Bretagne du capitalisme tardif est en passe d’être requalifiée en maladie. Cette pathologisation exclut d’ores et déjà toute possibilité de politisation. En privatisant ces problèmes – en les traitant comme s’ils avaient pour cause uniquement des déséquilibres chimiques dans le système neurologique des individus et/ou leur histoire familiale – on élimine tout questionnement sur les causes sociales systémiques. (p. 29)

Ce développement sur la santé mentale est intéressant, sa seule limite est qu'il ne semble s'appuyer que sur les a prioris de l'auteur…

Au départ, il peut sembler très mystérieux d’assister à une intensification des mesures bureaucratiques sous des gouvernements néolibéraux qui se sont posés en champions de l’antibureaucratie et de l’antistalinisme. Pourtant, de nouvelles formes de bureaucratie – « buts et objectifs », « résultats », « mission d’entreprise » – se sont multipliées, alors même que le discours libéral sur la fin du contrôle hiérarchisé et centralisé gagnait du terrain. On pourrait croire que la bureaucratie est un genre de retour du refoulé, faisant une réapparition pleine d’ironie au cœur d’un système qui s’est juré de la détruire. Mais la résurgence de la bureaucratie dans le néolibéralisme est davantage qu’un atavisme ou une anomalie. (p. 49)

 

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Publié le 3 Novembre 2024

César est un petit garçon à qui il arrive des trucs. Il pense que son père est parti en prison mais en fait non, il est amoureux de « la plus jolie fille de sa classe », à un moment il part à Londres à la recherche du père inconnu de son meilleur ami.

Il y a une bonne idée dans ce film : mettre à la caméra à la hauteur d'enfant. Malheureusement Richard Berry n'arrive même pas à tenir cette ligne, puisqu'il fait plein de plans à la grue et des vues en plongée qui contredisent complètement le parti pris (un vrai truc de crâneur ; comme si Richard Berry était Dieu qui consent à descendre sur Terre se mettre à hauteur d'enfant). C'est d'ailleurs pas très bien filmé (je pense notamment à un repas où je n'ai rien compris à la position des personnages et aux directions des regards).
Mais je chipote sur des détails : ce film est nul à chier. Richard Berry a une vision de l'enfance dégueulasse, où tous les gamins sont obsédés par les nichons de leur maîtresse (ils sont en CM2 !), où je ne reconnais aucun des enfants que j'ai rencontré, où le seul personnage féminin est forcément le love interest du personnage principal – lequel personnage féminin est d'ailleurs interprété par la fille de Richard Berry, et quand on connaît les accusations d'inceste contre Richard Berry, je trouve cette vision de l'enfance encore plus écœurante.
C'est mal écrit, les adultes passent leur temps donner des baffes aux enfants (et quand on connait les accusations de violence familiale contre Richard Berry, c'est encore plus écœurant), tout est caricatural, c'est pas drôle. Je crois que je n'ai rien aimé ; c'est vraiment un des pires films pour enfant que j'ai vu ces dernières années.

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Publié le 28 Octobre 2024

Canoës est un recueil de nouvelles de Maylis de Kerangal (Dans les rapides, Réparer les vivants) ; la plupart font une dizaine de pages, alors que la nouvelle centrale, Mustang, est presque un petit roman (une novella) – l'errance d'une femme suivant son mari qui vient travailler dans la ville de Golden, au Colorado. Toutes les nouvelles sont écrites à la première personne, et je ne peux pas m'empêcher d'y voir des récits autobiographiques, sous une forme ou sous une autre (à raison, d'après ce que j'ai lu ici ou là). Il y est question, entre autres, de deuil, de voix et de lecture à voix haute, du passage du temps, de solitude, du souvenir, et d'OVNIs. La tonalité y est plutôt mélancolique, les phrases sont souvent très longues, s'étalant parfois sur plus d'une page. C'est magnifique.

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Publié le 28 Octobre 2024

Tout le monde connaît ce film, je ne vais pas faire semblant de devoir le résumer. Je l'ai vu des dizaines des fois enfant, mais je ne suis pas sûr de l'avoir vu adulte. Au-delà de la nostalgie, c'est un film qui a bien vieilli, qui reste drôle et inventif, bien rythmé, bien filmé (même si j'aurais bien aimé qu'on reparle un peu du fait que le mère de Marty regarde aux jumelles les filles se changer).

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Publié le 13 Octobre 2024

Augustin Harbour est un explorateur à la recherche d'une coté antique dans le désert libyen. Après une tempête de sable, complètement perdu, il arrive dans la cité de Zindān, un endroit mystérieux dont on ne peut partir, où le temps et l'espace ne semblent pas avoir les mêmes dimensions qu'ailleurs, peuplée d'habitants aux mœurs étranges qu'Harbour va se faire un devoir de documenter dans son carnet.
En parallèle de ce récit, on suit Augustin Harbour quelques dizaines d'années plus tard, dans une espèce de clinique psychiatrique pour artistes au Chili, où il rédige ses mémoires – la première partie du texte.

Manifestement, Jean-Marie Blas de Roblès (L'Île du Point Némo, Là où les tigres sont chez eux, La Montagne de minuit) s'est beaucoup amusé à inventer la cité de Zindān, à en dessiner des contours impossibles – voire magiques – et à truffer son récit de notations savantes plus ou moins absurdes (ce n'est pas la première fois qu'il me fait penser à Borges). Dans les marges, le récit est enrichi de notes et surtout de dessin, des collages style surréaliste fabriqués bien souvent à partir d'images du XIXe siècle, ce qui donne un rythme de lecture original et inventif, qui me plait beaucoup.
Cela dit, je ne suis pas sûr d'avoir saisi ce que cherche à raconter Blas de Roblès ; il me semble qu'il y a un twist final (Augustin Harbour souffre d'un dédoublement de personnalité) mais je n'ai pas compris ce que cet élément apporte au récit, ce qu'il permet d'éclairer différemment – mais il est fort probable que je sois juste passé à côté et que j'aie rien compris. Je trouve que le récit anthropologique manque soit de folie (aller encore plus loin dans le grotesque ?) soit de poésie (comme sait le faire Henri Michaux) pour qu'il m'ait entièrement emporté. Reste que la forme est remarquable, et qu'il aurait vraiment suffit de pas grand-chose pour que ce soit formidable.

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Publié le 12 Octobre 2024

Monte (Robert Pattinson) est seul dans un grand vaisseau spatial avec un bébé. Par des flash-backs, on apprend que ce bateau était habité par un groupe d'une petite dizaine de criminel·les, toustes envoyé·es aux confins de l’univers, comme une bouteille à la mer, à la recherche de trous noirs (j'ai pas trop compris pourquoi).

Je crois que je ne comprends pas trop ce que Claire Denis a voulu raconter dans ce film. Si la photo est belle, les personnages sont assez creux, voire inexistants ; l'histoire se déroule sans qu'on y voie vraiment d'intérêt, sans qu'une émotion s'en dégage. On ne comprend pas trop ce qui motive les personnages, ça manque de substance, de dialogues, de travail sur les personnages. Ici ou là, la science-fictino est traitée par-dessus la jambe – clairement Claire Denis se fout des histoires d'espace, et pourquoi pas dans le fond, mais comme elle n'a pas l'air de s'intéresser aux personnages, je ne vois pas ce qui reste…
Quand les réalisateurices s'attaquent à la SF (voire au space opera), ça peut donc donner High Life ou Ad Astra… Heureusement qu'il y a des films comme Proxima pour réhausser le niveau.

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