Publié le 16 Février 2025

Celui que le narrateur appelle l'Explorateur a convié ses amis pour leur annoncer qu'il a inventé une machine à voyager dans le temps. Il leur demande de revenir la semaine suivante, promettant de ramener des preuves de son affirmation.
Au jour dit, les amis rendus chez l'Explorateur s'impatientent devant son absence. Ils le voient arriver, défroqué et égratigné de partout. L'Explorateur se met à raconter son extraordinaire aventure : il a enclenché la machine et s'est projeté en l'an 802 701 (!). Il rencontre tout d'abord les Éloïs, lointains descendants des humains, semblable à des enfants pas très malins qui passent toute leur vie à s'amuser en mangeant des fruits, comme si l'humanité avait résolu tous les problèmes et se consacrait à l'oisiveté. En poussant ses explorations, il découvre une réalité plus sombre : sous terre vivent les dangereux et terrifiants Morlocks, qui dominent les machines et terrifient les Éloïs – ils ont par ailleurs volé la machine de l'Explorateur.

Le mot « science-fiction » n'existe pas encore vraiment quand H. G. Wells écrit ce livre, pourtant il s'inscrit pleinement dans le genre : réflexions sur la nature du temps comme 4e dimension de l'espace-temps, sur l'évolution de l'humanité, et même sur la fin de la planète et du Soleil… La forme est très XIXe : un narrateur qui met sur le papier le récit d'un autre, au lecteur de se faire son opinion – quasiment tout Edgar A. Poe est construit sur ce cadre. Le récit d'aventure est plutôt palpitant, même si un peu rocambolesque (les péripéties s'enchainent sans qu'il y ait forcément de lien entre elles) quoiqu'un peu linéaire (au final, l'Explorateur marche beaucoup dans un sens puis dans l'autre) – pour un lecteur d'aujourd'hui c'est sans doute un peu sage.

Je lis sur Wikipédia que la version traduite en français n'est pas le texte final de Wells, publié en 1924, mais la première édition du texte (1895), traduit en 1898 par Henry D. Davray. La version de 1924 n'a jamais été traduite en français !

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Publié le 15 Février 2025

Plusieurs récits s'entremêlent dans ce film : une main coupée sort d'une morgue et brave de multiples épreuves, probablement pour retrouver son corps (d'où le titre) ; Naoufel, un petit garçon marocain se passionne pour l'enregistreur à cassette que son père lui a offert ; le même garçon est devenu un médiocre livreur de pizzas en France.

Et c'est brillant. L'animation est très bien (même si ici ou là j'ai l'impression qu'on est à six images/seconde, et ça se voit un peu), notamment sur la main, qui est traitée comme un personnage à part entière, dont l'acting est impressionnant et auquel on s'attache étonnamment. En dehors de Naoufel et de la main, les autres personnages sont plutôt à l'arrière-plan, mais Jérémy Clapin arrive à les rendre vivant avec pas grand-chose.
Au final, je ne sais pas trop ce que raconte ce film, et c'est tant mieux. C'est un film bizarre, étrange et singulier, qui réussit à peu près tout ce qu'il entreprend.

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Publié le 14 Février 2025

Ann est une jeune femme heureuse, employée d'un bureau sympa, fiancée à l'homme qu'elle aime, soutenue par ses parents. Un soir, en rentrant du bureau, elle est victime d'un viol. Traumatisée, sa vie bascule, au point qu'elle décide de s'enfuir – pour aller on ne sait trop où.

C'est un film sur un traumatisme et sur la difficulté d'en guérir, on peut aussi le voir comme un film sur une jeune femme qui se cherche et se demande comment devenir adulte. Ida Lupiano en dresse un beau portrait ; le film est plutôt touchant, porté par une écriture soignée.
Il y a ici ou là quelques maladresses dans la mise en scène ou dans le montage (un personnage qui a l'air de se téléporter d'un coin à l'autre de la pièce dans une même scène), mais rien de choquant non plus – en relisant ma critique de l'époque, j'ai l’impression qu'il y avait les mêmes maladresses dans Bigamie, mais je ne me souviens plus vraiment.
Même s'il aborde un sujet difficile avec une crudité et une finesse étonnante pour l'époque, c'est évidemment un film qui a vieilli : le jeu d'acteur·ice est parfois un peu outré ; alors qu'Ann est manifestement en stress post-traumatique, personne ne lui conseille d'aller voir un psy… Mais c'est un film qui évite la plupart des écueils qu'on peut voir dans la vraie vie : personne n'accuse Ann de l'avoir cherché ni ne s'interroge sur sa présence dans des rues sombres à une heure avancée de la nuit, ses proches sont toustes soutenant·es…

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Publié le 13 Février 2025

En 1973, un think tank commande à un professeur de Berkeley, spécialiste de la dynamique systèmes, un rapport sur l'évolution du monde. Il confie la tâche à quatre étudiant·es : les Américains Mildred et Eugene Dundee, le Français Paul Quérillot et le Norvégien Johannes Gudsonn – un génie des maths et un drôle de type. Le flamboyant IBM 360 les aide à modéliser la planète entière, l'évolution de la démographie, l'utilisation des ressources… et la conclusion est sans appel : dans chacun des scénarios mis en place, l'humanité est confrontée à un effondrement inéluctable.

Pour parler de ce livre, je suis obligé de spoiler un petit peu – pas grand-chose, ce n'est pas un livre à suspense, mais il y quelques surprises que j'ai eu plaisir à découvrir à la lecture. Je doute que ce que j'écrive suffise à vous gâcher la lecture de ce formidable livre, mais au cas où :

On l'aura compris, ce livre s'inspire de l'histoire du Rapport du Club de Rome, mais l'auteur précise dans l'incipit que les personnages sont inventés pour les besoins de la fiction (dont acte).
Le roman est construit en plusieurs parties : après un prélude détaillant le contexte et le sujet, chaque partie va se pencher sur chacun·e des auteur·ices du rapport. On commence avec Mildred et Eugene Dundee, qui vont porter le rapport à bout de bras et en expliquer les conclusions à travers le monde – iels sont confronté·es à une opposition farouche, venant d'industriels ou d'autres chercheurs orthodoxes. Ce sont des personnages attachants, des apôtres dont le parcours permet de bien saisir les enjeux du rapport. La partie suivante s'intéresse à Quérillot, le « traitre », qui décide de travailler pour l'industrie pétrolière et de s'en mettre plein les poches – un personnage pas franchement sympathique, ce qui n'empêche pas cette partie d'être passionnante et pleine de finesse.
Alors qu'on attend que la partie suivante se concentre sur Johannes Gudsonn, Abel Quentin fait un pas de côté : nous sommes maintenant en compagnie d'un jeune journaliste déjà désabusé, qui raconte à la première personne ses recherches pour un article qu'on lui a commandé sur le fameux rapport. Et c'est à travers ses yeux que nous allons partir à la recherche du Norvégien, qui a disparu de la circulation autour des années 1990 – apparemment devenu à moitié fou, et prédisant l'Apocalypse.

Et c'est un livre formidable. Il est porté par cette question vertigineuse : comment se fait-il que dans les années 1970, la question de l' « Effondrement » ait été aussi discutée (le livre vulgarisant les recherches des quatre auteur·ices du rapport s'est vendu à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires !), et que personne n'ait rien fait ? Tout le monde savait, mais business as usual. C'est incroyable.
La trame narrative et romanesque que dessine Abel Quentin autour de cette question est maline, pleine de finesse et passionnante ; chacun·e de ses personnages ayant manifestement été traumatisé par le travail qui leur a été commandé. Je ne peux que recommander la lecture de livre formidable.

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Publié le 9 Février 2025

Ce documentaire commence par un remontage de l'incroyable épisode de Striptease intitulé « Pizza Americana » qui se concentre sur l'ouverture d'un Domino's Pizza à Strasbourg : le responsable, tout emprunt de l'« esprit » de la boite, est incroyable. La suite alterne principalement entre des interviews de gens ayant choisi de ne pas travailler (à la suite d'un licenciement, d'un accident, par choix politique) ; et des interviews sauvages à un congrès du Medef.
Il y a d'autres séquences : quelques publicités invraisemblables (la Société Générale fait une comédie musicale) ; des employés de Michelin lisant le livre de leur patron…

Les questions posées par le film et ses intervenant·es sont riches et passionnantes. Je regrette un peu la forme du docu, qui ne les met pas vraiment en valeur : c'est un peu décousu, et un peu long : il y aurait été possible de faire des coupes pour mieux articuler le propos. Et c'est aussi parfois inégal. Cela tient surtout au fait que les interviews restent en général en surface et dans les généralités : le travail aliène, rend con/fou/triste, ne pas travailler permet d'avoir le temps de lire des livres… Mais comment vivent ces gens ? Comment se débrouillent-iels avec seulement le RMI ? Que fait vraiment celui qui se vante d'avoir une vie sociale hyper riche ? J'aurais bien aimé qu'il y ait moins d'intervenant·es mais qu'iels se racontent plus en profondeur.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #documentaire

Publié le 7 Février 2025

Un été un peu oisif, des parents absents, des cours de natation synchronisée qui fascinent Marie (Pauline Acquart) – à moins qu'elle soit plus intéressée par les nageuses, en particulier la troublante Floriane (Adèle Haenel). Cette dernière sort avec François, sur qui fantasme Anne (Louise Blachère), la meilleure amie de Marie.

C'est une chronique d'adolescence, à peu près à l'opposé des Beaux gosses – même si on retrouve le même côté hors du temps d'une époque difficile à situer.
Le film tourne principalement autour de la relation ambigüe entre Marie et Floriane : amour ? désir ? amitié ? quelle part de jeu ou de manipulation ? On ne saura pas vraiment, d'autant plus que les adolescentes n'ont elles-mêmes pas les mots pour parler de ce qu'elles ressentent. C'est cette ambiguïté que creuse et questionne Céline Sciamma (Tomboy, Bande de filles, Ma vie de Courgette, Portrait de la jeune fille en feu) dans son premier film. S'il est très réussi, je regrette un peu une certaine distance avec les personnages que Sciamma n'arrive peut-être pas tout-à-fait à briser, ce qui rend, à mons avis, Naissance des pieuvres un peu moins touchant que ses autres films.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #France

Publié le 3 Février 2025

Civil War (Alex Garland, 2024)

Dans un futur proche, les États-Unis sont déchirés par une violente guerre civile, qui voit deux camps s'affronter, les morts s'accumuler, et le chaos gagner une bonne partie du territoire. Un groupe de journalistes décide de partir jusqu'à Washington D.C. pour interviewer le Président – tant qu'il est encore là. Dans la voiture de la célèbre photographe Lee Smith (Kirsten Dunst) et de son camarade Joel (Wagner Moura), on trouve également le vétéran Sammy (Stephen McKinley Henderson) et la jeune Jessie (Cailee Spaeny).

Et c'est un très bon film. La politique de cette guerre civile est un peu laissée à l'arrière-plan, ce qui n'est pas très grave : les personnages sont des (photo)journalistes, des observateurs, ils regardent sans intervenir, et d'une certaine façon le spectateur se retrouve dans la même position. Il ne s'agit pas pour autant d'être à distance : Alex Garland (Ex Machina, Annihilation) reste près de ses personnages, et on se réjouit et flippe avec eux (on flippe, surtout). Iels sont très bien portés à l'écran par des acteur·ices formidables.
La photo, les lumières, les cadres, bref toute l'image est très belle, ce qui est la moindre des choses pour un film qui met en avant le regard photographique. C'est très bien rythmé, avec des moments d'action trépidante, des moments de pause, ou de suspension – parfois même les deux s’entremêlent, comme dans cette fusillade au milieu d'un décor de Noël.
On peut bien évidemment voir dans ce film de nombreux liens avec notre monde contemporain, et honnêtement c'est un peu angoissant.

EDIT: bon finalement en poussant un peu plus l'analyse, c'est un peu gênant de laisser à ce point la politique de côté, comme l'explique très bien Bolchegeek.

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