Rudolf Höss (Christian Friedel) dirige le camp d'Auschwitz, et s'est installé avec sa femme Hedwig (Sandra Hüller) et ses enfants dans une grande maison coquette avec un joli jardin, juste derrière les murs du camp. Il vit sa petite vie, jusqu'au jour où il est promu inspecteur des camps de concentration, promotino qui implique qu'il parte, mais Hedwig n'est pas prête à laisser sa maison derrière elle.
Durant la grande partie du film, il ne se passe pas grand-chose : on suit le quotidien banal d'une famille d'Allemands pendant la Seconde guerre mondiale : une fête d'anniversaire, une baignade dans la rivière, la visite de Maman, le jardin, une fête autour de la piscine… Mais le camp d'Auschwitz est (presque) toujours visible derrière les massifs de fleurs, et un bruit de fond sourd et continu habite le film en permanence. On ne voit jamais ce qu'il se passe mais on devine tout le temps ce qu'il se passe, et la scène la plus banale prend toute l'ampleur de cet hors-champ monstrueux. Tout devient incroyable et invraisemblable : comment peut-être avoir cette vie ordinaire à quelques dizaines de mètres de l'horreur la plus totale ? et ce sans ignorer qu'elle existe ?
Jonathan Glazer filme à distance* (il n'y a quasiment aucun gros plan), la lumière est plate, les couleurs un peu ternes, les cadres fixes et souvent frontaux. Il ne cherche pas à faire de la psychologie avec ses personnages, il filme comme s'il ne faisait que documenter.
Il y a quelques séquences en noir et blanc, filmées à la caméra thermique, avec des travellings et des gros plans (peu mais quand même), qui m'ont rappelé certaines des recherches formelles de Under the Skin : elles montrent une des filles de Rudolf Höss qui, la nuit, part cacher des pommes pour les prisonniers. Ces séquences sont presque irréelles, hors du film, comme si l'idée d'une forme de résistance à l'horreur était forcément du registre du fantastique (impression accentuée par le fait qu'on entend, en voix off, Rudolf Höss lire des contes à ses enfants).
Vers la fin du film, Rudolf Höss se rend à Berlin pour ses nouvelles fonctions ; après une réception arrosée, alors qu'il semble malade, il a l'air d'avoir une vision : les femmes de ménage qui, à l'époque actuelle, travaillent au musée du camp d'Auschwitz. On retrouve l'idée de quotidien banal, des gestes normaux que font ces femmes, au milieu de l'horreur (les montagnes de chaussures ou de valises) : c'est une autre façon de montrer la même idée que celle développée dans le film ; je trouve ça brillant.
C'est un film impressionnant, qui m'a laissé un peu sonné par la puissance de ce qu'il montre et par la force des moyens mis en œuvre pour le raconter.
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* Il utilise une technique de filmage assez originale : il a placé/caché des caméras un peu partout dans la maison et dans le jardin, et surveille le tournage depuis une cabine située à l'extérieur.