Le londonien Nicholas Angel est le meilleur policier du monde. Mais il gêne un peu ses collègues, alors il est muté à Sandford, un petit village de campagne où tout le monde se connait et où il ne se passe jamais rien. À moins que…
Je continue mon marathon Edgar Wright, avec une comédie + film policier + film d'action + buddy movie – encore le mélange des genres.
Et bien figurez-vous que celui-ci n'est pas terrible. Il y a évidemment de bons gags visuels et une réelle maîtrise du montage, mais le scénario est un peu lourd par moments et manque clairement de finesse ; le rythme du film est complètement déséquilibré entre des parties comédies et des parties action où l'humour est parfaitement absent. Ces scènes d'action sont d'ailleurs plutôt mal filmées, parce que les acteurs ne sont pas de bons cascadeurs, et donc c'est évidemment sur-cutté, avec shaky cam et cie – le défaut de tous les mauvais films d'actions, et je suis surpris que Wright tombe dans cet écueil. Mais allez, ce n'est que son 2e film, et Scott Pilgrim a montré par la suite qu'il savait magistralement filmer des bagarres.
Georges (Jean Dujardin) a tout quitté. Il roule vers les Pyrénées (dans la vallée d'Aspe me dit Wikipedia) à la rencontre du vendeur d'un blouson en daim à franges.
Le style de malade.
Rapidement, Georges va commencer à parler à son blouson, qui lui fait part de son souhait le plus cher : être le dernier blouson du monde. Georges va filmer l'accomplissement de cette mission avec la petite caméra offerte par le vendeur du blouson, avec l'aide de Denise (Adèle Haenel), la serveuse du coin.
J'ai lu quelque part une remarque pertinente : bien souvent les fins de Quentin Dupieux se construisent autour d'un personnage « normal » plongé dans un monde bizarre. Ici c'est l'inverse : le film se situe dans un monde on ne peut plus banal et se concentre sur l'obsession et la folie d'un homme, qui entraîne dans son sillage une jeune femme.
C'est drôle, c'est beau, c'est parfaitement interprété par Dujardin, irrésistible dans son approche au premier degré, et par Haenel, très sauvage et brut de décoffrage, qui forment un duo d'acteur·trice·s absolument merveilleux – on a un peu l'impression de voir deux des meilleurs acteurs français en action. On a beaucoup parlé du fait que le film est court, il dure en effet 1h17, Dupieux le termine avant de s'essoufler, en claquant la porte.
Autant j'avais relevé le sexisme de Wrong, autant ici Dupieux a l'intelligence d'éviter l'écueil de la romance, qui serait totalement déplacée et hors sujet.
Il y aurait sans doute plein de choses à ajouter sur le rapport à l'obsession, au fétichisme, au rapport de Dupieux aux objets ; sur le fait que Georges se filme et qu'on peut y lire un autoportrait du cinéaste en psychopathe ; mais je laisse ça aux vrais critiques de cinéma.
Comment résumer un tel livre ? C'est presque mission impossible, je vais quand même le tenter. Plusieurs récits se croisent ; ils finiront par se rejoindre.
Tout d'abord, le récit de Kafka Tamura (ce n'est pas son vrai prénom mais celui qu'il s'est choisi), un adolescent de 15 ans. Son père se désintéresse de lui, sa mère et sa grande sœur ont disparu quand il était tout petit. Son père lui a adressé une malédiction : il couchera avec sa mère et sa sœur et tuera son père. Il fugue et part de Tokyo pour aller à Takamatsu. Il dort à l'hôtel, fréquente l'agréable bibliothèque Komura.
Il faut maintenant parler un peu du second récit. Un mystérieux incident s'est produit pendant la seconde guerre mondiale : tout un groupe d'enfants s'est évanoui sans raison lors d'une sortie en forêt. Ils se sont tous réveillés au bout de quelques heures, sauf Nakata qui est resté inconscient 3 semaines. Enfant brillant, il ne sera plus jamais le même après. Nakata a aujourd'hui la soixantaine, il est simple et un peu idiot, illettré, et comprend le langage des chats, avec qui il papote régulièrement. Son ombre est plus légère que celle des autres humains, un chat lui conseille de chercher l'autre moitié. Il rencontre Johnny Walker (oui, comme le whisky), un type un peu fou qui torture des chats et lui demande de le tuer. Nakata, pris de folie devant le spectacle du massacre de chats auquel se livre Johnny Walker, lui plante plusieurs coups de couteau. Il ne peut plus parler aux chats après ; il se met à pleuvoir des poissons et des sangsues.
Kafka se réveille avec du sang sur les mains, dont il ignore l'origine. Il va chez Sakura, une jeune femme qu'il a rencontrée durant son voyage et qui pourrait être sa sœur. Pour le détendre, cette dernière le masturbe (plus tard, il la violer à dans un rêve qui semble réel). Kafka se rend à la bibliothèque Komura, où il s'est lié d'amitié avec Oshima, employé·e de la bibliothèque intersexe. Ce dernier l'emmène dans une cabane isolée au fond d'une forêt montagneuse ; Kafka y passe plusieurs jours seul, il y retrouve ses esprits.
Il est recherché par la police : son père, un célèbre sculpteur, a été tué par plusieurs coups de couteau. Oshima lui propose de travailler et loger à la bibliothèque, ou il sera en sûreté. Il rencontre la directrice de la bibliothèque, Mlle Saeki, une femme d'une cinquantaine d'années, qui pourrait être la mère de Kafka. C'est une ancienne chanteuse qui a fait un tube intitulé Kafka sur le rivage, magnifique et mystérieuse chanson d'amour (p 309). Elle aimait éperdument un homme, dont la famille possédait la bibliothèque Komura, qui est mort quand ils avaient la vingtaine. Après ce drame, elle a disparu pendant 30 ans, jusqu'à réapparaître sans explication à la bibliothèque.
La nuit, dans la bibliothèque, Kafka voit le le fantôme de Saeki à 15 ans ; il en tombe éperdument amoureux, un amour qui déteint sur la Saeki du présent. Ils finissent par coucher ensemble. Oshima propose au jeune homme un peu paumé de repasser quelques jours dans la montagne.
Pendant ce temps, Nakata n'a pas chômé. Accompagné par Hoshino, un chauffeur routier attendri par le vieil homme pas banal, Nakata part vers l'ouest, répondant à un inexplicable appel. Il est à la recherche de la « pierre de l'entrée » (d'ailleurs évoquée dans la chanson de Saeki). Arrivés à Takamatsu, Hoshino rencontre un mystérieux Colonel Sanders (oui, celui des KFC), un esprit qui, après lui avoir offert les services d'une prostituée, lui indique où se trouve la pierre. Hoshino la ramène auprès de Nakata, qui l'ouvre (ou plutôt qui ouvre un passage vers un autre monde). Nakata ressent encore un mystérieux appel, et se dirige vers la bibliothèque Komura. Il rencontre Saeki, qui a elle aussi une ombre trop légère. Saeki et Nakata meurent quelque temps après leur échange ; Nakata n'a pas fermé la pierre.
Kafka s'aventure dans la forêt profonde qui entoure la cabane, il entre dans l'autre monde. Il y rencontre Saeki à 15 ans, puis Saeki adulte, qui lui demande de rentrer dans le monde réel. Il semblerait que Kafka soit une sorte de réincarnation du grand amour de Saeki.
Hoshino découvre qu'il sait parler aux chats quand un de ces félins lui demande de tuer une créature très dangereuse qui profitera de l'ouverture pour passer dans notre monde. Hoshino remplit sa mission, la pierre est fermée, le monde sauvé.
Kafka, après tout ce bordel, décidé d'arrêter de fuir et de rentrer à Tokyo.
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Ai-je besoin de dire que j'oublie plein de détails dans ce résumé ? Notamment l'existence du garçon nommé Corbeau, sorte de conscience de Kafka (Kafka veut dire corbeau en Tchèque, ces oiseaux sont très présents dans le roman).
C'est un livre éblouissant, plein de surprises, un vrai page-turner onirique et fantastique. Certains points sont encore à dénouer pour moi, il reste quelques mystères qu'une relecture pourrait lever (mais bon, 650 pages ça se relit pas aussi facilement).
Au cours d'une virée sur le Mississippi, Ellis et Neckbone, deux jeunes ados farouches, tombent sur Mud. Ce type, Robinson échoué sur une petit île perdue, est en fuite, et cherche à retrouver son grand amour.
J'ai vu jadis ce film au cinéma. Il m'en restait quelques images fortes, et effectivement le décor est un personnage à part entière : le fleuve, évidemment, majestueux et redoutable, au centre du récit, cette étrange île, petite jungle enrobée de sable, la maison flottante d'Ellis, la petite ville où tout le monde se connaît... Bien évidemment, la photo, les cadres, les couleurs sont magnifiques, les acteurs sont tous très bons, notamment les gamins, qui ont quelque chose de farouche.
Après, je me dis que Jeff Nichols pose un peu trop les éléments dans le premier acte : les serpents, l'amour, le bateau, ce voisin, il y a beaucoup de fusils de Tchekhov1. Ça enlève un peu de naturel et de spontanéité au récit.
Sinon je n'avait pas remarqué à quel point le monde dont parle Nichols est un monde d'hommes. J'y ai déjà pensé en revoyant Take Shelter récemment (première vraie note de ce blog, d'ailleurs), qu'on peut analyser comme un film sur la perte d'une certaine masculinité : le personnage principal est confronté à ses doutes, ses faiblesses, ses peurs, il se débat avec tout ça tout en essayant autant que possible d'être un homme, même si le costume se fissure. C'était plutôt intéressant.
Dans Mud, le problème vient surtout du rôle du femmes, qui sont toutes sans exception des obstacles aux hommes : la mère d'Ellis qui veut l'éloigner du fleuve et de son père en divorçant, la copine de Mud qui est une sacrée garce qui fait rien qu'à briser le cœur de Mud, la petite amie d'Ellis qui se fout bien de sa gueule aussi… Face à ces femmes, on ne peut que remarquer combien, par contraste, la masculinité est triomphante et centrale. Certes, avec le divorce, le père montre des failles, mais c'est à peu près tout. Dans le reste du film, les hommes restent caricaturalement virils.
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1. Pour Tchekhov, si un fusil est mentionné dans le premier acte, il faut qu'il serve au 3e. J'ai aussi entendu le terme d'implant pour désigner ces éléments qui sont donnés mine de rien au début du récit et qui auront une importance dans la suite.
BlacKkKlansman s'inspire de l'histoire vraie de Ron Stallworth, premier policier noir de Colorado Springs, qui en 1978 a infiltré le Ku Klux Klan. Et c'est effectivement une histoire incroyable, une aventure dangereuse où l'on rencontre probablement quelques-uns des plus beaux tarés des USA.
Spike en tire un beau film, qui évite une bonne partie des écueils des films à thèse. Le montage est tout de même parfois un peu hasardeux, comme cette séquence en split screen qui bouge dans tous les sens sans qu'on comprenne pourquoi, ou ces séquences qui se répètent sans raison : Stallworth ferme une porte, on revoit la même fermeture de porte 1/2 seconde après avec un nouvel angle… Ça m'échappe un peu.
C'est évidemment un film très politique : il débute par des images d'Autant en emporte le vent, une séquence terrible montre les membres du Klan assistant à une projection de Naissance d'une Nation de D. W. Griffith – une scène qui fait écho au rassemblement de Black Panthers montré au début du film, qui paraît plutôt mignon à côté. Le film se termine par les manifestations de Charlottesvile, par les déclarations de Trump : le message est clair, et peut-être un peu appuyé, mais dur d'en vouloir à Spike Lee pour ce parallèle…
La Guerre des pauvres est le récit d'une révolte populaire de la fin du moyen âge menée par le charismatique Thomas Müntzer, un prêcheur catholique inspiré par Luther – même si ce dernier ne va pas assez loin à ces yeux. La Bible regorge de passage appelant à buter les riches : qu'à cela ne tienne, allons-y !
La guerre... est un petit livre dense, court, un peu trop court même (72 pages !), on aimerait parfois qu'il prenne plus de temps, qu'il entre un peu dans les détails, par moments on a presque l'impression qu'il résume. C'est dommage et c'est frustrant, parce que les pages qu'il offre sont magnifiques. Mais c'est un livre d'une telle densité qu'il faudra sans doute le relire pour en goûter toutes les subtilités.
Janie rentre chez elle, après quelques années d'absence, les cheveux swinguant dans son dos malgré sa quarantaine bien tassée (quelle inconvenance, se coiffer comme une jeunette à son âge, disent les mauvaises langues). Son amie Pheobe la rejoint, et Janie va lui raconter tout ce qui lui est arrivé, en commençant par le début.
Janie raconte donc sa vie, sa grand mère qui l'a élevée, ses parents qu'elle n'a pas connus, son père blanc, sa mère frappée d’opprobre pour avoir couché avec un Blanc hors mariage. Ses grandes aspirations, Jody, son deuxième époux qui voit les choses en grand…
C'est un grand roman, une saga vaste dans la grande tradition du roman américain. Voyageant sur plusieurs états, traversant les décennies, Zora Neale Hurston reste néanmoins toujours proche de son personnage principal. On suit le ratage de son premier mariage avec le vieil Logan Killicks, les espoirs déçus de son second mariage, l'ennui, la flamme qui s'éteint, le grand amour rencontré ensuite, la tragédie qui vient.
C'est intense, c'est poignant, c'est tragique, c'est drôle. C'est un roman qui charrie beaucoup d'émotions sans être sentimental.
L'écriture, et la traduction de Sika Fakambi, sont magnifiques, intenses, avec une poésie qui donne une lenteur, un sentiment d'éternité au roman. C'est très imagé, les sentiments sont des choses de la nature, le pollen dans le vent, le soleil entre les feuilles d'un arbre. Et il y a bien sûr la langue orale des Noirs, sauvage et douce, que la traduction réinvente. Et puis la voix de la narration, qui peut être juste superbe.
Les années achevèrent d'effacer la lutte du visage de Janie. Elle crut un temps qu'elle avait même déserte son âme. Quoi que fît Jody, Janie ne disait rien. Elle avait appris à dire un peu et laisser un peu. Elle était une ornière sur la route. Foison de vie sous la surface mais sans cesse martelé par les roues. Quelquefois elle se projetait dans l'avenir, s'imaginait une vie différente de celle qu'elle avait. Mais la plupart du temps elle vivant entre son chapeau et ses talons, et ses turbulences émotionnelles, comme l'ombre qui dessine ses motifs au fond des bois, allaient et venaient avec le soleil. Elle ne recevait de Jody rien d'autre que ce qui pouvait s'acheter, et ne donnait en retour que ce qui pour elle était sans valeur. [p. 125]
Janie finit par s'assoupir mais se réveilla juste au moment où le soleil envoie ses espions en éclaireur pour lui ouvrir la voie dans l'obscurité. Il jeta un coup d'œil par-delà le seuil du monde et esquissa un semblant de frivolité rouge qu'assez vite pourtant il laissa de côté pour vaquer tout de blanc vêtu à ses affaires. [p. 195]
Il faut quand même dire que c'est un livre terriblement sexiste, parce qu'il décrit un monde terriblement sexiste. L'autrice prendre ses distances parfois avec ce monde, mais on sent aussi que parfois, donner une bonne paire de baffes à sa femme ça ne fait somme toute de mal à personne.
[C'est Jody qui parle à sa femme Janie, un couple charmant] Aoow naaan, elles pensent pas [les femmes]. Elles pensent juste qu'elles pensent. Quand moi je vois une chose j'en comprends dix. Toi tu vois dix choses et t'en comprends même pas une. [p. 117]
[…] Ça c'est juste que Tony y l'aime de trop, dit Coker. Si c'était la mienne moi j'allais la briser. La briser ou la tuer. Me faire ridicule de même dans ma face de tout le monde !
— Tony jamais y va la frapper. Y dit que frapper les femmes c'est comme piétiner les bébés poussins. Prétend qu'y a pas aucun endroit d'une femme qu'on peut la frapper dessus, fit remarquer Joe Lindsay d'un air de désapprobation dédaigneuse. [p. 122-123]
Je n'en ai pas parlé, mais la question de la couleur de la peau est évidemment centrale dans le roman : la discrimination subie par les Noirs, les dangers que leur couleur de peau leur fait subir, cette ville où ne vivent que des Noirs, qui est une havre de paix, même si des mécaniques de domination finissent par s'y reproduire… Il y a aussi cette Noire qui considère la négritude comme une horreur, qui méprise les plus noirs qu'elle et respecte les plus blancs qu'elle [p 232] ; Mingus en parlait dans son autobiographie, de ce racisme intégré par les Noirs eux-mêmes.