Publié le 20 Mai 2017

J'ai revu des films de Bruce Lee. Mais c'était pour le travail, alors j'ai le droit.
(Je note dans l'ordre où j'ai vu les films, pas dans l'ordre chronologique).

La Fureur de vaincre (Lo Wei, 1972) :

J'avais déjà parlé ici de La Fureur de vaincre, je ne vais donc pas trop m'étendre dessus.
Tout de même, je voulais souligner la mécanique d'humiliation/vengeance, qu'on retrouve partout dans les films de Bruce Lee, souvent basée sur le racisme : ici les Japonais se moquent de Bruce Lee, il encaisse, puis il pète des gueules.
Le personnage de Bruce Lee ne contrôle pas sa colère, il se conduit comme une racaille, pas du tout comme un maître sage du kung-fu. Mais il n'est jamais vraiment mis en danger, on n'a pas peur pour lui, parce qu'il est malin, parce qu'il est le plus fort : il peut tuer un homme d'un seul coup de poing. Mais il n'évite jamais le coup dans les couilles. Qui me semble un peu de la triche, mais bon, c'est comme ça.
 

Opération Dragon (Robert Clouse, 1973)

Bruce Lee est un moine Shaolin a qui on confie la mission d'enquêter sur Han, un ancien élève de l'école qui a trahi l'honneur des Shaolin. Ce dernier organise un tournoi d'arts martiaux sur son île-forteresse, sur laquelle on soupçonne un trafic de prostituées et de drogue.
Un peu de background : il y a quelque temps, la sœur de Bruce Lee s'est faite « harakiri » après avoir été harcelée par un méchant barbu et ses sbires, à la solde de Han.
Le tournoi se déroule, Bruce Lee combat contre le méchant barbu, qui essaye de tricher. Bruce Lee le tue, mais il était obligé par la non-loyauté du type. Bruce Lee entre dans l'usine de drogue secrète de Han, l'alarme est sonnée. Il dézingue toute une armée à lui tout seul, mais finit prisonnier (?)
Bagarre générale.
Han met sa main d'ours à 3 griffes et se bat seul à seul contre Bruce Lee, dans un palais des glaces (c'est de la triche). Mais Bruce Lee lui pète la gueule quand même.

Ce résumé très sommaire ne le laisse pas percevoir, mais ce film est plutôt réussi. On est introduit à chacun des participants au combat par un petit flash-back : le Noir confronté au racisme poussé à la faute, l'élégant accro au jeu qui fuit ses dettes, le Néo-Zélandais qui est un connard raciste (pas vraiment le plus développé). Les personnages existent, ont une motivation, c'est basique mais c'est qui manquait à La fureur de vaincre.
Bruce Lee joue un autre personnage que dans le film sus-cité : plus sage, avec une distance moqueuse. Ici aussi on retrouve la mécanique d'humiliation/vengeance. Il s'agit toujours défendre l'honneur : celui de la famille de Bruce Lee ou du temple shaolin. Bruce Lee ne tape que s'il est obligé, ne tue que parce qu'on l'a provoqué : le méchant qui a fait du mal à sa sœur meurt parce qu'il triche, Han est tué par l'arme qu'il a utilisée contre Bruce Lee... Tout est en tous cas très moral, les méchants sont punis.
La réalisation est plutôt élégante : jeux d'ombres, plans un peu recherchés, implants narratifs... Vu la nullité du travail de Robert Clouse sur Le jeu de la mort (voir plus bas), je suppose que c'est dû aux indications de Bruce Lee (?)
Mais encore une fois, Bruce Lee est le plus fort. Pour le mettre en difficulté, les méchants sont obligés de tricher : miroirs, armes... Le dernier combat est un monument : ce palais des glaces, Bruce Lee qui est démultiplié, qui donne l'impression qu'il se bat contre lui-même... C'est passionnant et magnifique.
 

Le jeu de la mort (Bruce Lee-Robert Clouse, 1972-78)

Ce film a une histoire qu'il est intéressant de noter : Bruce Lee avait commencé à tourner des scènes de ce film en 1972, avant de se consacrer à Opération Dragon. Il est mort avant d'avoir pu l'achever. Robert Clouse, réalisateur du réussi Opération Dragon, s'est dit que ça serait dommage de pas utiliser ces bandes, et en a fait un film, basé sur un scénario qui n'a rien à voir avec celui de Bruce Lee, et qui est la démonstration éclatante de son absence de talent.

Donc : des maffieux cherchent à faire chanter Billy Lo (Bruce Lee, notons les initiales), star de cinéma. Ils le tabassent (!) et menacent sa petite amie. Un des méchants s'incruste sur le plateau où tourne Billy et tire une vraie balle sur Billy au lieu d'une balle à blanc de cinéma. Ce dernier est défiguré, prétend être mort pour échapper à la mafia et se fait reconstruire le visage. À l'identique (alors que le plan était de ne pas être reconnu – en étant moins con ça aurait d'ailleurs pu servir à justifier la non-ressemblance de la doublure). Au lieu de ça, il enchaîne les mauvais déguisements et se bat contre les méchants.
Ah, il y a une histoire avec la petite amie, mais elle ne sert qu'à se faire kidnapper, pour justifier que Billy Lo aille dans un entrepôt pour une scène de combat nulle avec des motos (il y a 2 acteurs qui passent et repassent pour faire genre les méchants sont nombreux).
Bref, on arrive enfin aux 10 minutes de combat filmés par Bruce Lee, péniblement justifiés par 1h20 de nanard. Il tape les méchants, puis la doublure prend la relève, et ça redevient mauvais, avec des inserts ratés. Et à la fin il gagne.

Bon, il faut le dire clairement : c'est un énorme navet. Tout est raté dans ce film, et même pas assez pour que ce soit marrant ou sympa. Je n'ai même pas le courage de lister tous les problèmes.
Le scénario est complètement nul, sans intérêt ; les dialogues sont à l'avenant ; les personnages sont caricaturaux à l'excès, et pas aidés par des acteurs qui surjouent tous lamentablement (mention spéciale à la fille qui chante le plus mal du monde en playback).
Toutes les scènes commencent trop tard et se terminent trop tôt, la tension n'a pas le temps de monter, on est balancé en plein milieu d'un combat ou d'un dialogue sans savoir ce qu'il se passe, et ça se termine avant de laisser retomber la tension. La nullité du montage donne presque l'impression que les séquences tournées en 1978 sont elles aussi du found-footage tellement c'est incohérent, plein d'erreurs de logique et de faux-raccords. C'est hallucinant.
Les combats : la doublure est loin d'être aussi douée que Bruce Lee et ça se voit. De plus les (nombreux) combats sont (évidemment) mal filmés et mal chorégraphiés... Et il y a des samples des petits cris de Bruce Lee pour faire genre. En comparaison, les 10 minutes de combats avec Bruce Lee sont un bonheur total : c'est nerveux, un peu foufou, avec une pointe d'humour, la tension se construit petit à petit... Et pourtant ces scènes s'insèrent mal dans le film, et c'est horriblement mal monté (mais vraiment, c'est un scandale). Même ça ils arrivent à le rater.
Et évidemment tous les acteurs de la partie retournée sont américains.
Bref, c'est une purge.
 

La fureur du Dragon (Bruce Lee, 1972)

Bruce Lee débarque de Hong-Kong à Rome pour aider la famille d'un ami, rackettée par la mafia italienne. D'abord sceptiques, ses compatriotes vont vite se reposer sur lui pour péter la gueule à tous les méchants, un par un, par groupes, jusqu'à l'affrontement avec le boss final, en la personne de Chuck Norris.

Il est d'abord à noter que c'est un film réalisé par Bruce Lee : on est donc en théorie très proche de ce qu'il veut dire dans ses films. Notons déjà que cinématographiquement c'est propre mais un peu pauvre.
On retrouve dans ce film la question de l'humiliation et de la vengeance, qui est décidément LE thème de Bruce Lee : les Chinois se font d'abord embêter par les Romains – qui ressemblent quand même vachement à des Américains vu la tronche des acteurs – mais on retrouve également le rapport aux Japonais présent dans La Fureur de vaincre. Au début du film, les Chinois installés à Rome apprennent le karaté et regardent avec un peu de mépris le kung-fu de Bruce Lee ; ils seront vite convaincus de la supériorité de la technique. Les deux boss affrontés à la fin du film sont des maîtres du karaté, que le Chinois hongkongais va ratatiner. Il y a donc carrément l'idée d'une revanche à prendre sur le Japon.
Il faut évoquer le combat final contre Chuck Norris dans le Colisée. Le dévoilement de leurs corps opposés : Bruce Lee est sec, fin, électrique ; Chuck Norris est épais, massif. C'est le chêne et le roseau. Dans un premier temps, Bruce Lee se fait défoncer. Il s'étire, souffle un peu, et se met à danser : tout change. Il est quelqu'un d'autre. Il commence par esquiver (comme un chat qui joue avec une souris ?) puis attaque. Mais Chuck Norris, même défait, ne veut rien lâcher, et Bruce Lee est forcé de le tuer, il a l'air déchiré d'avoir dû faire ça. Il le recouvre de son kimono en signe de respect. Mais du coup, alors que c'est une fin heureuse (les méchants ont perdu), le film se termine sur un ton sombre et dramatique, étonnamment grave.

Ce film me permet de parler que quelque chose que j'ai peu évoqué jusqu'ici : le rapport de Bruce Lee aux femmes, ou plutôt l'absence de rapport. En effet, le personnage de Bruce Lee est comme Tintin : il n'a pas de sexualité. Dans La Fureur du dragon, il se fait accoster par une prostituée. Tout le monde a compris que c'est une prostituée (la fille qui l'accompagne, le spectateur), sauf lui. Il la suit naïvement, et quand elle apparaît nue, il s'enfuit, comme un enfant. Il y a un seul personnage féminin dans le film, une Chinoise, qui le drague manifestement, elle lui fait visiter Rome et ses beautés les plus romantiques, et lui s'en fout complètement. Dans Opération Dragon, alors que Bruce Lee se place dans les pas de James Bond, il évacue totalement la « James-Bond girl ». C'est assez fascinant.
Bruce Lee est un enfant, ou un être autosuffisant sexuellement, dans l'amour de son propre corps (cf le fait qu'il goûte son propre sang).
Peut-être y a-t-il un lien à trouver avec la fréquence des coups dans les testicules qu'il porte : une volonté d'affirmer sa virilité par d'autres moyens, d'éliminer, de disqualifier les adversaires mâles ? Une frustration qui s'exprime ?

Je note l'homophobie latente du film, et d'autres : le personnage incarné par Wei Ping-ao est manifestement homo, et attiré par Bruce Lee. Il est donc, dans l'esprit du film, doublement méchant : parce qu'il s'allie aux Romains et donc trahit sa patrie, et ensuite parce qu'il incarne une déviance, une perversion.
 

Big Boss (Lo Wei, 1972)

Alors qu'en Chine la famine fait des ravages, Bruce Lee émigre en Thaïlande pour trouver du travail. Il rejoint d'autres immigrés chinois, et commence à travailler dans une usine de glace (gérée par un trafiquant de drogue).
Bruce Lee a fait le serment auprès de sa mère de ne pas se battre – un médaillon lui rappelle son serment. Donc il laisse des racailles thai brutaliser des femmes, des enfants, des amis, des compatriotes, sans intervenir. Parfois même (mais rarement) c'est lui qui se fait brutaliser.
Ça se gâte quand le Big Boss commence à tuer des Chinois parce qu'ils en savent trop ou qu'ils se mettent en travers de son chemin. Les Chinois font grève, il y a une bagarre générale. Bruce Lee se fait casser son médaillon : le serment est (littéralement) brisé, il peut péter des gueules (on est à la moitié du film). Le patron de l'usine promeut Bruce Lee et augmente tout le monde. Les Chinois sont contents, puis ils se rappellent leurs potes disparus et ils sont tristes.
Le patron organise un dîner avec Bruce Lee et plein de prostituées. Il est forcé à boire par politesse et bêtise. Ivre, il rentre avec une prostituée et COUCHE AVEC ELLE ! (enfin plus exactement, elle le viole alors qu’il est endormi, mais bon, passons). Il s’enfuit honteux. Ses copains sont en colère en mode « ouais tu t'amuses pendant qu'on trime et que nos potes sont morts. »
Pendant que Bruce Lee fait des trucs, le Big Boss décide de tuer tous les Chinois.
Bruce Lee comprend que le Big Boss est un méchant, il va péter la gueule à tout le monde.
Le Big Boss avait enlevé une Chinoise, qui s'est enfuie et a prévenu la police des agissements du malfrat. La police, en arrivant sur le monceau de cadavres laissé par Bruce Lee, lui met les menottes aux poignets (?!)

J'arrive à la fin de mon marathon Bruce Lee, quasiment dans le sens chronologique inverse. The Big Boss est son premier film, et il y a beaucoup d'éléments qui annoncent ses prochains films : la question de l'humiliation/vengeance, le racisme, la sexualité très bizarre... Il y a en plus une dimension quasiment marxiste, avec la grève des Chinois exploités.
Mais c'est clairement pas le plus réussi. Les bagarres ne sont pas très réussies ; c'est long, le montage exclut toute forme de nervosité : plans infiniment longs de gens qui marchent sans cut, silences... Et les personnages, principalement Bruce Lee, mettent des plombes à comprendre ce que le spectateur a vu depuis des heures, comme le trafic de drogue. Soit le spectateur ne sait rien et découvre avec le héros les ressorts de l'intrigue, soit le spectateur sait tout et n'a pas envie de passer des heures à suivre une enquête dont il connait le résultat... Le scénario est rempli de péripéties inutiles, de détours. Un résumé complet ferait 2 pages alors qu'en vrai le scénar tient en 3 lignes.
Mais stupeur : blessé, Bruce Lee goûte son sang, préfigurant Opération Dragon !

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #nanar, #kung-fu

Publié le 4 Mai 2017

Dans les années 1930, un groupe de chercheurs se lance dans une exploration de l'Antarctique. Suite à des résultats prometteurs, une partie de l'équipe décide d'approfondir les recherches plus loin dans les terres, à proximité de montagnes mystérieuses et effrayantes. Les résultats sont plus que probants : des minéraux inconnus révèlent des fossiles étonnamment bien conservés de créatures inconnues et mystérieuses, datant d'une époque très lointaine. Puis c'est le silence radio.
Le reste de l'équipe, mené par le professeur Dyer, le narrateur, décide de monter une expédition de secours. Le camp qu'ils trouvent est ravagé, les hommes et les chiens massacrés, on soupçonne un des membres de l'équipe d'avoir eu un accès de folie. Dyer et un étudiant décident de partir explorer au-delà des montagnes hallucinées. Ils découvrent une immense cité en ruines, qui n'a rien d'humaine, manifestement très ancienne. Les nombreuses gravures sur les murs des bâtiments apprennent à Dyer beaucoup sur les habitants de ces vestiges. Les créatures correspondent au fossiles trouvés : mi animal-mi plante, aquatiques et terrestres, sensibles et intelligentes, les « Anciens » (nommées ainsi en référence au maléfique Necronomicon) sont venus des confins de l'Univers habiter la Terre alors que la Lune venait de se séparer de notre planète, soit il y a plusieurs milliards d'années. Ils ont bâti une civilisation riche et variée et sont à l'origine de la vie sur Terre.
Dyer et son élève se rendent compte que les créatures déterrées ne sont pas mortes, et que d'autres créatures, encore plus dangereuses et terrifiantes, à l'origine de la disparition des Anciens, habitent les tréfonds de cette cité. Ils fuient ces monstres de mort. Tout le témoignage de Dyer vise à persuader le public qu'il ne faut, sous aucun prétexte, remettre les pieds dans cet endroit, pour ne pas risquer de réveiller ces créatures, et ainsi signer la fin de l'humanité.

C'est la première fois que je lis du Lovecraft. Je découvre sans grande surprise des réminiscences d'Edgar Allan Poe, mais aussi de Jules Verne : tout le début du (court) roman, la préparation de l'expédition ou les longues explications géologiques me rappellent les lointains souvenirs de lecture du Voyage au centre de la Terre. Il y a de longues descriptions, parfois fastidieuses, un ton professoral et un style très touffu, qui pourrait présager une lecture ennuyeuse, et pourtant non, ce n'est pas le cas, ça marche diablement bien. Parce que le monde dans lequel nous plonge Lovecraft est fascinant et terrifiant. Toute la mythologie autour du Necronomicon, ces monstres antiques, ces origines mystérieuses et monstrueuses...
Ça marche aussi parce qu'il joue beaucoup sur une technique de retardement de l'horreur : « ce que nous vîmes à ce moment-là nous glaça le sang au-delà du possible. Mais avant de vous dire ce qu'il s'est passé, laissez-moi vous décrire pendant trois pages tout le détail de l'équipement que nous avons emporté. » Il le fait évidemment d'une façon plus subtile, et terriblement efficace. C'est très bien construit, la peur monte progressivement, on n'ose pas lâcher le livre, parce qu'on a une envie terrible de savoir la suite.
Les Montagnes hallucinées (un des meilleurs titres du monde, quand même) m'a replongé dans des souvenirs de lecture de Poe (justement), quand, adolescent, je dévorais ses Histoires extraordinaires avant de m'endormir. Certaines m'avaient terrifié (notamment Petite Discussion avec une momie), seul dans mon lit, la nuit, incapable de m'endormir. J'ai retrouvé avec un réel plaisir ce type de sensation.

* * *

Dans mon édition se trouvait également Dans l'abîme du temps, une longue nouvelle également publiée en 1936. On y trouve les mêmes principes d'écriture que dans Les Montagnes hallucinées : le texte est le récit d'un professeur ayant vécu une expérience fantastique, qui la relate sans savoir quelle en est la part de folie, dans le but de dissuader l'humanité d'aller explorer plus loin ce qu'il a découvert.
Ce professeur a vécu un épisode d'étrange « amnésie » : il s'est brusquement retrouvé comme ayant une personnalité complètement différente, avide de connaissances et de savoirs, notamment sur tout ce qui concerne le paranormal et les anciens mythes (Necronomicon et cie). Au bout de 5 ans, la personnalité de ce professeur est redevenue normale, sans qu'il garde le moindre souvenir de ces années. Progressivement, des cauchemars de plus en plus précis nous informent sur ce qu'il a vécu – mais qu'il continue d'analyser comme de simples rêves ou des réminiscences de lecture.
Il y a des centaines de millions d'années, une race postérieure aux Anciens habitait la Terre. Ils avaient le don de se projeter dans les corps d'êtres du passé ou du futur, prenant note de ce qu'ils observaient, afin d'avoir une connaissance quasi-parfaite du passé et de l'avenir. L'esprit du corps habité (celui du professeur en l'occurrence) venait alors habiter temporairement celui de la créature, et contribuait à enrichir les bibliothèques savantes. Sa mémoire était effacée avant de le renvoyer vers son propre corps, mais ce processus a parfois des failles – d'où les cauchemars du professeur.
Ce professeur publie plusieurs papiers relatant son aventure et détaillant ses rêves. Un chercheur l'informe de la découverte de ruines en Australie, qui correspondent à ses descriptions. Une expédition est organisée, les vestiges sont remarquables. Une nuit, le professeur s'aventure seul dans les ruines, trouve une ouverture et s'aventure dans les couloirs étrangement familiers mais néanmoins terrifiants. Le lieu est hanté par quelque créature inconnue, monstrueuse et maléfique, celle qui a causé la disparition de ces créatures ancestrales (et peut-être aussi des Anciens, ce n'est pas clair). Sentant la menace encore présente, le professeur s'enfuit dans la panique.

Cette nouvelle reprend donc exactement le même schéma que Les Montagnes hallucinées. C'est peut-être la raison pour laquelle je l'ai un peu moins appréciée, la fin de l'effet de découverte jouant sans doute un peu également. Mais ce n'est pas mauvais pour autant, ça reste un bon récit ! Lovecraft a la volonté évidente de connecter ses textes, de construire des mythes en lien les uns avec les autres – ce qui me donne envie d'aller plus loin dans ma lecture de son œuvre.

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Publié le 3 Mai 2017

Brad et Janet vont annoncer leurs fiançailles à un de leurs anciens professeurs. Sur la route pluvieuse, en pleine nuit, un de leurs pneus crève. Ils trouvent refuge dans un manoir inquiétant occupé par d'étranges habitants : un bossu, un travesti et l'éphèbe qu'il a créé, un motard rockabilly... Tous sont originaires de Transsexuel en Transylvanie.

Et tous ces gens chantent et dansent dans cet opéra rock grotesque et étrange. La musique est plutôt chouette, très rock 70's, même si, admettons-le, elle n'est pas pleinement mémorable – je serais bien en peine de rechanter un air. Ce film est un mélange assez étrange et baroque de cabaret burlesque, de film d'horreur, de libération sexuelle débridée mais à double tranchant (le sexe libre est comme « puni » à la fin du film, cf plus bas), de série B voire Z (les extraterrestre à la fin piquent un peu)... J'ai du mal à savoir quoi penser de ce film : il y a une démarche parodique certaine, une volonté de rendre hommage aux films de série B des années 50, qu'on voit dans certains décors, certains personnages (notamment Brad et Janet qui sont deux américains parfaitement caricaturaux), dans le jeu outrancier des acteurs... Mais le risque de ce genre de parodie est de trop se prendre au jeu, et de se mettre à vraiment ressembler, au premier degré, aux films dont on se moque gentiment. Et c'est un peu le cas ici... Mais pour autant ça reste un film très singulier, très étrange, plutôt drôle et assez unique.

* * *

Addendum du lendemain
Je me rends compte que j'ai omis de parler de certains aspects de ce film, dont j'avais discuté avec G. lors du visionnage (attention il y aura des spoilers).

The Rocky horror picture movie peut être vu comme le chemin vers une libération, principalement sexuelle, des deux personnages principaux, Brad et Janet. Américains moyens, jeunes conservateurs modèles, ils se retrouvent confrontés à une débauche qui les pousse hors de leurs limites. Mais cette libération est un peu paradoxale : le sexe libre est porté par des personnages grotesques, fous et légèrement effrayants. C'est comme si cette libération était une forme de perversion, en quelque sorte réparée à la fin par la mort de ces personnages principaux (Frank-N-Furter et sa créature principalement). D'ailleurs le film se termine brusquement, sans la moindre ouverture sur le devenir des personnages : ont-ils été réellement changés, ou cela n'est-il qu'une sorte de parenthèse cauchemardesque qu'ils oublieront aussitôt ?
C'est un paradoxe qui me fait penser à ce qu'on retrouve dans un certain nombre de films d'horreurs, et principalement dans les slashers, ces films dans lesquels un groupe de jeunes essaye d'échapper à un tueur en série (type Halloween, Freddie, Vendredi 13...) Ces films se destinent à un jeune public et mettent en scène leur irrévérence : sexe, violence, sang, gore... Les vieux conservateurs s'offusquent. Pourtant on peut aussi lire ces films comme un retour de l'ordre moral : les victimes des tueurs sont souvent les plus débauchés, ceux qui boivent et couchent librement, alors que les survivants sont souvent les plus sages. C'est paradoxal : des films à la fois irrévérencieux et rebelles, mais mettant en scène une morale des plus conservatrices (Karim Debbache en parle plus longuement dans sa chronique sur Silent Night, Deadly Night).

Avec un peu plus de recul, je crois que je peux dire que j'ai vraiment aimé ce film, avec tous ses défauts et ses limites. Mais c'est tellement dingue, tellement fou, tellement « too much »... C'est fascinant et intriguant, et je pense que je n'aurais rien contre une seconde vision – contrairement à ce que j'ai pensé juste après l'avoir vu...

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Publié le 24 Avril 2017

En 1939, Guido, un jeune italien plein de fougue, d'allant, de fantaisie et de gaité, rêve d'ouvrir une librairie. Avec Dora, jeune institutrice qui prend sa liberté, il a un fils, Giosué. Quand celui-ci a cinq ans, les milices fascistes emmènent Guido et son fils, parce que Guido est juif. Dora, par amour, se livre elle aussi. Ils sont emmenés dans un camp de concentration, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, la communication est quasiment impossible. Guido cherche à tout prix à cacher Giosué et à lui épargner l'horreur de leur situation.

Voilà un film magnifique, mais dur, mais beau, mais violent. Commençons par l'horreur : les camps, la mort, le mépris de la vie (bien exprimé par ce médecin nazi, qui semble totalement inconscient de la situation et qui ne cherche qu'à jouer aux devinettes avec Guido), la peur... Cela représente la grosse deuxième moitié du film, dramatique, poignante, terrible, mais heureusement sauvée par la lumière qu'apporte le personnage de Guido, qui donne sa poésie au film. Cherchant à protéger son fils (acteur admirable au passage), Guido lui explique que c'est un jeu, qu'il y a un char à gagner, qu'il y a un système de points... Ces moments, presque magiques, sont magnifiques, tout comme les moments où Guido parvient à envoyer un message à Dona (par haut-parleur, en diffusant de la musique). Parce que La vie est belle est aussi une magnifique histoire d'amour, pleine de liberté et de fantaisie et de magie.
Bref, c'est un film qui a le talent de faire sourire, rire, aime, pleureur, qui ne tombe dans la facilité. C'est magnifique.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #chef d'œuvre

Publié le 18 Avril 2017

Lors de ce week-end de fête à Rochefort, les gens se croisent et les amours naissent. Un jeune marin cherche son idéal féminin, un vendeur de piano a la nostalgie d'un amour perdu, une des demoiselles de Rochefort a un coup de foudre...

Le scénario est très simple, assez court. Il y a quelque chose d'enfantin dans toutes ces histoires d'amour qui se croisent et se nouent, qui peut par moments frôler le ridicule. Les acteurs sont parfois un peu faux, tous les danseurs n'ont pas la grâce de Gene Kelly... Mais pour autant, ça marche. La naïveté du film le rend éminemment sympathique. Mais dans tous les cas c'est beau, il y a un jeu sur les couleurs qui est vraiment remarquable, la musique est évidemment toujours formidable - big up à Michel Legrand.
D'ailleurs, il y a ce moment un peu étrange, un « medley » des différentes chansons qui ressemblerait presque à une bande annonce glissée au milieu du film... Ou cette scène de dîner en alexandrins. D'accord Jacquot, pourquoi pas.
Bref, je suppose que j'empile des banalités, mais que voulez-vous, j'ai découvert ce film hier soir et je n'ai probablement pas grand-chose d'original à en dire.

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Publié le 10 Avril 2017

Mohammed, alias Momo, est un garçon d'une dizaine d'années, grandissant dans un Belleville métissé et coloré. « Fils de pute », il vit chez Madame Rosa, un Juive qui a connu les camps à Auschwitz, une femme obèse, sentimentale, instable, paranoïaque et ancienne prostituée. Madame Rosa héberge de nombreux « fils de pute » comme Momo, la plupart de passage.

Et finalement, c'est presque tout ce qu'il y a à résumer dans ce roman, qui se concentre plus sur les personnages et le décor que sur une « intrigue » à proprement parler – même s'il se passe des choses, et plein même. Le personnages sont tous – et c'est un cliché mais c'est le moment où jamais de le dire – hauts en couleur, à commencer par Momo, le narrateur, et Madame Rosa, mais également les autres pensionnaires (Moïse, Banania...), Madame Lola, le docteur Katz, les voisins, les différents voyous de plus ou moins grande envergure qui gravitent autour de ces personnages...
Tout ce petit monde est déjà bien passionnant, mais le personnage principal du roman, c'est bien l'écriture. Momo parle une langue unique, pas évidente à définir, pleine d'inventions lexicales, d'expressions détournées, un peu comme parlerait un enfant qui serait un génie de la littérature. Il faudrait pouvoir citer des extraits, relever des passages, mais je n'ai pas mon livre sous la main, c'est ballot. C'est en tout cas magnifique, souvent drôle, toujours inventif, émouvant par moments... C'est un grand roman, qui est inexplicablement resté sur ma pile de « livres à lire » pendant des années.

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Publié le 9 Avril 2017

Antoine est perdu. Il vient de se faire larguer par Karima, il est retourné vivre chez ses parents, qui sont bienveillants mais désarmés. Tranquilles, immobiles. Un père qui travaillait à l'usine, le corps affaissé par le labeur, une fierté ouvrière qui ne se dit pas.
Antoine est perdu. Il ne s'est jamais senti à sa place, rarement au bon endroit. Il a une envie, une ardeur, une rage en boule dans son ventre mais peine à lui trouver un objet. Il n'a pas les mots, pas la parole. Karima était enseignante, pleine de mots, elle lui reprochait d'en manquer.
Antoine a travaillé à l'usine. Son père le regrettait, qui rêvait d'un meilleur avenir pour son fils. Mais il veut dire quoi de la vie de son père, ce regret ? L'usine va être délocalisée au Brésil. Antoine s'investit à plein dans le combat syndical, trouve une place pour sa colère, pour une partie seulement.
Antoine va aider sa mère qui va les week-end au marché, petite mercière. Il rencontre Marcel, bouquiniste, qui va l'amener à la rencontre des livres auxquels il s'est toujours senti étranger. Il va lui parler et aider Antoine à se construire et à trouver des mots. À trouver un sens, un but.

Sombre par moments, plein de lumière à d'autres, Les Insurrections singulières est un roman fort et singulier, vivant, incarné, plein de chair et de vie. Il décrit l'évolution progressive, complexe et émouvante d'un personnage. Il y est aussi question de la langue et des mots, présents ou absents. Du pouvoir de la parole, de son importance. De la parole comme sculpture de soi : non pas s'en abreuver ou s'y perdre, mais s'y façonner, avec ses mots et ceux des autres, des amis, des proches, des gens rencontrés.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #littérature