Publié le 30 Novembre 2016

Ian Gray (Michael Pitt) est un scientifique qui travaille avec sa jeune assistante Karen (Brit Marling) sur la structure de l'œil, visant à prouver son évolution au fil du temps – et donc à réfuter les théories créationnistes, qui considèrent que la perfection de l'œil est la preuve de l'intervention divine. Passionné, il prend des photos des yeux d'à peu près tous les gens qu'il croise.
À une soirée d'Halloween, il rencontre une jeune femme masquée aux yeux magnifiques et c'est un coup de foudre mutuel. Sauf que la demoiselle s'enfuit, et qu'il ne sait pas comment la retrouver. Un matin, alors qu'il est 11h11m11s, guidé par une intuition sortie d'on ne sait où, il monte dans le bus 11 qui s'arrête juste devant lui (#WTF). Quand un chien aboie, il se dit que c'est le bon moment de sortir du bus (#WTF). Et devant lui se dresse une publicité pour un parfum sur laquelle il reconnaît les yeux de l'inconnue, qui s'avère donc être Sofi (Àstrid Bergès-Frisbey), mannequin.
Et puis un jour, par hasard, il la croise dans le métro, et ils se font des bisous, et c'est formidable, c'est l'amour fou. Elle est pourtant à l'opposé de Ian : très spirituelle, croyant à la réincarnation, aux vies antérieures, aux forces spirituelles...
# attention à partir de là je spoile # Sauf qu'un jour elle meurt d'une façon assez atroce.
Sept ans plus tard, Ian est marié avec Karen, ils ont un enfant. Lors d'un scan rétinien, ils découvrent que leur fils a la même signature rétinienne qu'un type mort, ce qui est statistiquement impossible (comme les empreintes digitales, les yeux sont uniques). Ils se posent un peu des questions, mais très vite ils se disent que l'hypothèse la plus plausible est celle d'une forme de réincarnation (#WTF). Ils découvrent qu'une petite indienne de ± 7 ans a les mêmes yeux que Sofi. Ian part à sa recherche, il a soumet à un test qui consiste à lui montrer des photos d'objets liés à Sofi pour voir si elle les reconnaît. Le test est raté. En partant, alors qu'ils s'apprêtent à prendre l'ascenseur, la petite est prise d'une crise de panique. Coïncidence ? Je ne crois pas...
# fin du résumé mais les spoils continuent dans la critique #

Ce film est donc l'itinéraire d'un cartésien vers une forme de mysticisme*. Sauf que le chemin que Mike Cahill fait emprunter à son personnage n'est pas assez cartésien, justement, pour être crédible par rapport à ce qu'on sait du personnage. Le résultat c'est que j'ai fini par décrocher et par ne plus croire du tout à cette histoire.
Ainsi, Ian passe presque pour un connard relou à constamment répéter à Sofi que lui est rationnel, qu'il ne croit pas à ses bêtises enfantines de réincarnation et compagnie ; il l'engueule presque de croire à ça. La ficelle est grosse : forcer un trait de caractère pour valoriser un changement du personnage par la suite. Sauf que ce changement repose sur une hypothèse totalement farfelue (pour ce personnage) : les yeux sont le miroir de l'âme, si on a les mêmes yeux qu'un·e autre cela veut dire qu'on partage la même âme. Je n'arrive pas une seule seconde à croire qu'une telle hypothèse puisse arriver aussi vite et paraître aussi évidente au personnage qui est dépeint au début du film. Il faudrait d'abord écarter l'hypothèse d'une erreur (tout cela repose sur un logiciel qui pourrait avoir ses failles) ou d'une coïncidence, voire d'un postulat de base erroné : peut-être que les iris ne sont finalement pas si uniques que ça. Mais non, Ian et sa femme Karen, tout aussi cartésienne, privilégient directement l'hypothèse d'une forme de réincarnation (ce sont donc les deux seuls scientifiques à n'avoir jamais entendu parler du rasoir d'Ockham).
Sur un registre anecdotique, le protocole de l'expérience visant à tester la petite indienne est complètement biaisée et non-scientifique**, ce qui, encore une fois, est un comble pour ces personnages présentés comme farouchement scientifiques.

Le schéma est assez classique, c'est celui d'un récit fantastique : dans un monde rationnel, des éléments de fantastique vont petit à petit amener un personnage à modifier son jugement, entraînant le spectateur avec lui. Et c'est ce cheminement, au cœur du film, que Mike Cahill a pour moi raté. La bascule est ici trop brutale pour être crédible, et c'est dommage. Le film est assez prévisible : à part les incongruités, j'avais plus ou moins anticipé tout ce qu'il se passe (alors que normalement je suis nul à ce jeu, hein). Tout ça combiné, ça fait beaucoup, j'ai trop vu les (nombreuses) grosses ficelles un peu mélo pour adhérer.
C'était pourtant un film que j'avais envie d'aimer : c'est un film indépendant, avec des super acteurs, qui se base sur une idée belle et poétique (retrouver un être que l'on a aimé à travers les yeux d'un autre), avec une réalisation plutôt classique mais belle. Dommage.

* Je sais que ces termes ne sont pas parfaitement appropriés, mais faute d'en trouver de meilleurs je vais rester sur cette opposition cartésien/mystique. Je précise quand même qu'il n'y a rien de péjoratif dans le choix de ce terme !

** Sur ce genre d'expérience, on n'annonce pas « correct » et « incorrect » à voix haute, ça laisse penser au sujet qu'il y a une bonne et une mauvaise réponse, c'est stressant et ça peut fausser ses réponses.

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Rédigé par Vincent Sorel

Publié dans #cinéma, #science-fiction

Publié le 27 Novembre 2016

Grand Ours est un vieux groupe de rock (totalement ringard d'ailleurs) composé de vieux roublards du rock : Jipé le chanteur, Yvan le bassiste et Wim le guitariste. Alors qu'ils vont partir faire une tournée à Los Angeles, Jipé meurt (d'une façon d'ailleurs complètement incompréhensible). Après avoir récupéré les cendres de Jipé chez son frangin chanteur de variétoche, après avoir rencontré le mec de Jipé dont tout le monde ignorait l'existence, les compères décident de faire cette tournée américaine, en hommage à Jipé. Évidemment il ne va leur arriver que des emmerdes.

Il y a plein de trucs sympathiques dans ce film : l'ambiance teintée de belgitude, un sens du foutraque et de l'improbable, les deux acteurs principaux, Bouli Lanners et Wim Willart, qui sont absolument formidables... La photo est très belle, il y a un réel sens du cadre. Pourtant il y a trop de défauts pour que ce soit un bon film. D'ailleurs, ce ne sont pas vraiment des défauts, c'est plutôt qu'il y a plein d'idées amusantes et sympathiques qui ne sont pas ou mal traitées. On aimerait passer plus de temps avec le frère de Jipé, on aimerait que certains personnages soient plus travaillés, on se demande pourquoi introduire deux batteurs au groupe si c'est pour les éliminer aussi vite ; dans le même temps certains scènes (à base de blagues sur du vomi) s'étirent alors que c'est pas drôle du tout. Certains dialogues font mouche, d'autres sont vraiment mal écrits, portés par un jeu pas toujours juste (sauf évidemment les deux acteurs principaux). Le film ressemble à une sorte de road movie foutraque, mais en même temps il fait du sur-place.
J'avais pourtant bien envie d'aimer ce film, qui m'a peut-être été survendu par A. et V. Je crois que je préfèrerais revoir Eldorado (2008), le beau film de Bouli Lanners, dont je garde un très bon souvenir.

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Publié le 22 Novembre 2016

[Attention, des spoils se cachent dans cet article]

David Aames (Tom Cruise) est un jeune playboy New-Yorkais, riche héritier de l'empire éditorial de son père. Il tombe amoureux à une soirée de Sofia (Penelope Cruz). Après une nuit terriblement romantique, il croise son ex, la stalkeuse Julie (Cameron Diaz). Ils se disputent, Julie précipite sa voiture du haut d'un pont et meurt sur le coup, alors que David est défiguré. Il s'enferme, déprime, peine à différencier rêve et réalité. Alors qu'elle le fuyait, David renoue avec Sofia et apprend qu'on va pouvoir reconstruire son visage.
En montage parallèle, quelques temps plus tard, un psychologue (Kurt Russel) interroge David, le visage masqué. Il est en prison pour une histoire de meurtre dont on apprendra les détails au fur et à mesure (tout le premier paragraphe ci-dessus est donc une sorte de flash back).

Quand on écrit des histoires, on apprend vite que la pire fin que l'on puisse écrire, la plus fainéante, est « en fait tout ceci n'était qu'un rêve. » C'est exactement ce qu'il se passe ici.
Le film joue à plusieurs reprises sur la confusion entre rêve et réalité, les deux étant mis en scène de la même façon, rien ne nous permet de faire la différence. Il y a donc un jeu sur la confusion qui peut justifier la fin du film, même si honnêtement elle est vraiment prévisible. Le principal problème de cette fin pour moi est qu'elle donne lieu à une scène explicative terriblement longue et inutile, avec un ton vaguement New age qui n'est pas vraiment mon truc.
Certaines scènes sont manifestement manquantes pour donner une cohérence à la progression psychologique des personnages. Après son terrible accident, David s'isole (il est défiguré quand même) ; quand il a le courage de renouer avec ses amis, ils l'envoient chier en mode « ouais on t'aime plus, t'es plus sympa, on préférait le David d'avant », alors que ça fait à peu près 1/4 d'heure qu'ils se sont retrouvés. Je sais pas vous, mais mes amis sont plus bienveillants que ça. Il a-t-il eu des scènes coupés au montage ? Je n'en sais rien et je m'en fous un peu, je n'ai pas regardé une version de travail mais un film fini, c'est leur boulot de rendre ça cohérent. Idem pour le psy qui n'est pas crédible (alors que Kurt Russel, tout de même).
Malgré tout ça, ce n'est pas un film désagréable : les acteurs sont très bons, certaines scènes sont plutôt réussies. Le problème c'est surtout que des œuvres qui jouent sur la confusion entre rêve et réalité, il y en a eu de sacrés paquets. Un film un peu faiblard, à la mise en scène pas particulièrement inventive mais sympathique supporte difficilement la comparaison avec des Lynch, des Cronenberg ou même certains Nolan...

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Publié le 14 Novembre 2016

Oh Dae-su, sur le toit d'un immeuble, retient par la cravate un type qui avait manifestement envie de se suicider. Il lui raconte son histoire, qui commence dans un commissariat, où Dae-su, ivre, est retenu pour tapage. Son ami Joo-hwan vient le libérer, mais Dae-su disparaît mystérieusement. Enfermé dans une cellule dans laquelle il restera pendant 15 ans, proche de la folie, s'entraînant en boxant contre les murs, abruti par la télévision, creusant le mur pour s'échapper, il se promet de se venger contre celui qui l'a enfermé.
Libéré sans explication, il se rend dans un restaurant, où il reçoit un coup de téléphone du coupable. Après s'être évanoui, il se réveille chez Mi-do, la cuisinière, qui va l'aider dans sa longue recherche.

Voilà un film superbe et horrible, superbement horrible et horriblement superbe. Torture, auto-mutilation, perversité, sadisme, c'est un film qui ne nous épargne pas grand-chose – pas vraiment un film de dimanche soir apaisant, en somme.
Mais cela ne doit pas cacher l'impressionnante maîtrise filmique de Park Chan-wook. Les cadres sont superbement composés, la lumière est magistrale, le montage est plein de surprises... L'introduction du film, très abrupte, passant de scène en scène avec des ellipses de temps et de lieu très violentes, est magistrale. Il y a bien un ou deux effets kitchs (le passage du calendrier), mais tout de même, qu'est-ce que c'est bien foutu – y compris évidemment le fameux plan-séquence où Oh Dae-su affronte, dans un couloir, toute une armée de ses anciens geôliers.

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Publié le 6 Novembre 2016

Butch Cassidy (Paul Newman), « Sundance Kid » (Robert Redford) et leur gang sont des bandits qui attaquent banques et trains. Un jour, Butch et le Kid sont pris en chasse par une équipe constituée des plus fins limiers du pays, engagée par l'Union Pacific, lasse de voir ses trains se faire piller. Ils fuient, courent, se cachent, et finissent par arriver sains et saufs chez Etta, la femme du Kid. Ils décident de fuir tous trois en Bolivie pour se faire oublier. Ils reprennent leurs activités diverses, un peu handicapés par leur faible maîtrise de l'espagnol. Recherchés par tous les policiers du pays, ce qui devait arriver se produit : ils se font coincer.

Première chose : Paul Newman et Robert Redford. Rien que ça, ça pose un film. Ils sont majestueux et magnétiques. Paul Newman, tout en charisme, en légèreté, désinvolture  et spontanéité ; Robert Redford, beau malgré sa moustache ridicule, très taiseux au début, limite autiste, un peu plus bavard par la suite, rugueux et nerveux.
Mais ce n'est pas tout, puisque le film est très beau, vraiment très réussi. Il y a plein de beaux moments. L'ouverture est très belle, avec un générique plagiant les films muets, puis, dans un très beau noir et blanc (sépia), Paul Newman qui observe une banque, Robert Redford qui joue aux cartes dans un plan-séquence plein de palpable tension. C'est lyrique tout en étant finalement assez simple, ça dit beaucoup en quelques plans, la lumière et les cadres sont magnifiques... La couleur arrive ensuite, au cours de la première chevauchée, dans des décors évidemment très beaux (c'est un western).
La tension monte rapidement pendant la traque, pleine de mystère, un peu diluée, puisqu'ils ne savent pas dans un premier temps qui leur court après, ni s'ils ont réussi à semer leurs poursuivants. Il y a de belles scènes, le montage est assez inventif. Tout le début de la fuite vers la Bolivie des trois complices est montrée avec des photogrammes : la route, les trains, et surtout le séjour vibrionnant à New York – pour une séquence en images fixes c'est étonnamment vif et rythmé. On pense à La Jetée et en même temps ça n'a rien à voir.
Le générique indique : « la plupart de ce qui suit est vrai » (« most of what follows is true »), et j'aime bien la liberté que suppose « la plupart ».

Je n'ai pas pu m'empêcher de penser par moments à Bonnie and Clyde (que j'ai vu il y a plus ou moins un an déjà comme le temps passe), plus ou moins issu du même mouvement et à la même époque, même si B & C a un sous-texte plus creusé (sexualité, impuissance, violence...) Pourtant, dans Butch Cassidy..., il y a une désinvolture, un humour qui surprennent par leur fraîcheur, et la musique participe de ce mouvement : signée Burt Bacharach, elle est étonnamment pop et légère pour un western comme celui-ci – c'est dans ce film qu'on trouve Raindrops keep fallin' on my head. Mais on est en 1969, c'est le Nouvel Hollywood, il faut vivre avec son temps. La modernité se situe peut-être dans cette forme d'irrévérence vis-à-vis d'un genre codifié (j'en suis rien, je ne suis pas historien du cinéma hollywoodien)

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Publié le 26 Octobre 2016

Ben (Viggo Mortensen, très bien) élève ses 6 enfants (tous très très bien aussi) d'une façon alternative, en pleine forêt, en mode écolo-zadiste un peu bourrin : ils sont auto-suffisants en à peu près tout ; ils pratiquent intensément la culture physique, course, musculation, escalade ; ils s'entraînent au combat au corps à corps ; pratiquent la chasse au couteau et à l'arc ; et passent leurs soirées à lire de la grande littérature et des ouvrages scientifiques et à faire de la musique. Ils sont heureux, les enfants sont des sortes de génies précoces mais plutôt asociaux, dans la mesure où ils n'ont pratiquement aucun contact avec les gens de l'extérieur.
L'élément déclencheur de cette histoire, c'est la mère qui est hospitalisée (bipolaire, schizophrène), et qui va amener le père et ses enfants à entamer un road trip et à se confronter au monde qui les entoure.

Captain Fantastic est ce qu'on peut appeler un « feel-good movie » : on en sort avec le sourire, c'est souvent drôle, assez joyeux et léger même si certains sujets sont plutôt graves. C'est un film qui ne réfléchit pas trop : à plusieurs moments Ben pourrait être amené à se justifier, à expliquer sa démarche, mais il ne le fait jamais. C'est comme ça, c'est un acquis du film. Et c'est donc à nous de nous poser les questions sur nos modes de vies et les leurs... J'avoue que ça me plaît plutôt qu'un film ne théorise pas.
Bien que ce soit un film qui m'ait plu, je suis conscient de ses défauts. Son côté sucré, bien qu'agréable, est aussi une des limites du film : à l'image tout est trop beau, trop léché, c'est un peu l'esthétique Instagram. Tout le monde est propre, a de belles dents et des cheveux bien peignés... Globalement c'est un film qui est bien écrit, dont les personnage sont plutôt finement dépeints, mais il y a des scènes qui manquent vraiment de subtilité... voire qui décrédibilisent un peu le film : comment Ben peut-il sérieusement penser que les Français font encore boire du vin à leurs enfants dès 4-5 ans ?
Clairement, je crois que j'aurais préféré un film un peu plus radical, un peu plus brut, à l'image de ce qu'avait fait Thomas Cailley avec Les Combattants, qui a un thème un peu proche. Un film qui ose affronter plus directement les problématiques abordées, qui ose nous remettre en question. Mais en même temps je sais bien qu'il faut prendre les films comme ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts, et que c'est une impasse de chercher à quoi aurait pu ressembler un film si ceci et si cela. Et ce que j'en retiens, c'est que ce n'est clairement pas un grand film, mais que c'est un chouette moment, ce qui n'est pas rien, et qu'il peut être support de discussions riches, ce qui n'est pas rien non plus.

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Publié le 24 Octobre 2016

Simon est un vieil homme fatigué, malade et misanthrope qui va s'attacher à Bernard, jeune homme un peu crétin mais désarmant de gentillesse et plein de bon sens. Simon va l'embaucher pour un dernier travail, qui l'amènera de Vals-les-Bains à Agde. Mais il sera aussi question d'Anaïs, la mère de Bertrand, vieille femme accro au rhum Négrita, de Fiona et de son bébé, et de Rose, qui croisent la route de Bertrand et Simon. Ce roman est difficilement résumable, puisque beaucoup de choses se passent dans les détails, dans des petites scénettes/saynètes piquantes et facétieuses.

J'ai quand même de la chance, parce que je suis rarement déçu quand je choisis un livre au hasard*. Comment va la douleur ? ne déroge pas à la règle. C'est un livre très drôle, avec des passages absurdes qui m'amusent beaucoup :

[...] il avait acheté un porte-bébé. Ça avait été compliqué à installer, toutes ces courroies, ces boucles, ces crochets... La petite était écarlate, saucissonnée dans son siège baquet, les bras à l'horizontale qui lui faisaient deux petites ailes. Mais elle ne pleurait pas. Ses gros yeux ronds fixaient intensément la cime des arbres, les toits des maisons, les lignes télégraphiques qui défilaient sur fond de ciel gris haché par la pluie. Elle n'avait rien contre la voiture mais préférait la plage parce que c'était plus grand que les choses autour d'elle restaient en place. Plus tard elle serait fonctionnaire, avec un bureau à elle et ses affaires bien rangées. Tous les jours seraient identiques. Ce rêve de stabilité lui procura une telle jouissance qu'elle fit tout en même temps, pipi et caca, et se laissa mouler béatement dans cette gangue chaude et molle.

C'est parfois plus subtil, avec un adjectif choisi avec malice, des fulgurances dans la description d'un personnage :

Simon le laissa approcher jusqu'à un petit mètre de lui. Même de face ce mec avait l'air de profil.

Ou sur des détails plus fins et difficilement explicables, comme l'apparition régulière de Jean Ferrat qui m'amuse plutôt... On sent un plaisir de l'écriture, du mot juste, de la précision de la notation qui fait mouche, parfois même c'est juste beau :

La pluie séchait par plaques sur le boulevard du Front-de-Mer. Le ciel n'avait pas bonne mine et l'eau avait pris une couleur d'huître douteuse.

Bref, j'adore cette langue, belle, inventive et pleine de légèreté, et je pourrais continuer à citer ce livre sans fin. Mais cet humour ne cache pas une dimension tragique ; c'est un cliché mais parfois les évidences sont vraies. Tous les personnages de ce livre sont des ratés, des gens seuls et tristes et la mort n'est jamais bien loin.
Toit ça est merveilleusement construit, superbement écrit, bien équilibré. Pascal Garnier, que je ne connaissais pas du tout, est pas loin de rentrer dans le panthéon de mes écrivains préférés.

* Le hasard a forcément une part relative quand on choisit. Quand, par exemple, on se dit qu'un livre publié par Zulma ne peut pas être totalement mauvais – ce qui pour l'instant s'avère vrai, cf. Jean-Marie Blas de Roblès.

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